vendredi 29 avril 2016

Une histoire de jumeaux et de gueule cassée

Ernest Gabard - 1915
Pour mon retour, j'ai choisi de m'intéresser à une branche de ma généalogie que je n'avais pas encore abordée : les Eppherre de Saint-Goin. Je les ai découverts par hasard ou plus exactement par le truchement de Maïté, rencontrée via Geneanet. Les ancêtres de son mari étaient apparentés à des Eppherre et elle m'a donc ouvert de nouveaux horizons côté béarnais.

Entendons-nous, Barcus, le berceau souletin de la famille, et Geüs d'Oloron et Saint-Goin se tiennent dans un mouchoir de poche, Prenons Saint-Goin, petite commune de 221 habitants aujourd'hui (260 au début du 20e siècle), elle est limitrophe de Geüs au nord, de Barcus à l'ouest et de Géronce au sud. Je suis quasiment certaine que récemment encore, les "cousins béarnais" parlaient basque entre eux.

Je me suis intéressée plus particulièrement à la famille de Dominique Eppherre (encore un ! je ne sais plus si je l'ai déjà évoqué ici mais c'est une tradition familiale de donner ce prénom aux aînés. Tradition dont j'ai moi-même hérité). Donc, ce Dominique-là est né le 25 janvier 1859 à Geüs d'Oloron. Le 11 février 1869, il épouse une béarnaise de la même commune répondant au joli nom de Jeanne-Marie-Julie Labonté.

Leur fils premier né, prénommé Jean (Jeanne-Marie a peut-être mis son veto à la coutume, qui sait ?) naît le 20 avril 1889 à Saint-Goin, le village voisin. Dominique y est métayer. L'année suivante, sa femme met au monde des jumeaux, Jean-Baptiste et Pierre, en plein cœur de l'été, le 18 juillet 1890. Les grossesses gémellaires sont rares dans ma généalogie et j'aurais aimé que le destin de ces deux-là soit plus souriant. Hélas, ils meurent tous les deux à l'âge de trois mois et à quelques semaines d'écart : Jean-Baptiste le 10 et Pierre le 29 octobre... Mortalité infantile, encore.

Ils seront suivis d'un autre Pierre, le 24 mai 1892, de Marcel, le 9 janvier 1894, de Julie, l'unique fille de la fratrie le 21 mai 1896, et enfin de Jean-Baptiste Henri qui naîtra lui à Geüs, le 1er janvier 1901. J'ai retrouvé les livrets militaires des garçons, tous sauf le dernier issus de ces classes de jeunes hommes qui payèrent un si lourd tribut à la patrie...

Prenons Marcel. Il a tout juste 20 ans quand la guerre éclate. Il est agriculteur et vit à Geüs d'Oloron. Sa mère, Jeanne-Marie est décédée sept ans auparavant, son père est toujours vivant. Il est incorporé le 16 décembre 1914 comme soldat de 2e classe. Parti au front le 3 juillet 1915, il est blessé à la tête par un éclat d'obus à Douaumont le 27 février 1916. Evacué le même jour, il est réformé temporairement. 

Le rapport de la commission de réforme fait froid dans le dos : "Perte de substance osseuse de la table interne de l'occipital de la région supérieure gauche par suite d'une fracture du crâne". Il touchera une gratification de 500 francs et sa réforme temporaire sera renouvelée année après année par la commission des réformes de Pau avant d'être rendue définitive le 15 juillet 1921 ! 

Cela ne l'empêchera pas de revenir exercer sa profession d'agriculteur à Geüs et de s'y marier le 24 avril 1922 avec une demoiselle Catherine Hondarette. Les Basques ont la tête dure ! D'après son livret militaire, il a travaillé plus tard pour EDF. J'ignore combien d'enfants a eu le couple mais Marcel meurt le 30 mai 1963 à Oloron-Sainte-Marie à l'âge de 69 ans...
     
Pour illustrer ce billet, j'ai choisi une aquarelle d'un artiste béarnais que je ne connaissais pas, Ernest Gabard (1879-1957) . On lui doit le personnage de Caddetou. Sources : Wikipedia

samedi 13 février 2016

Dominique Irigoyen, hussard noir de la République (II)

Hussard noir de la République - Origine inconnue
Nous sommes fin 1873, début 1874. Je penche pour la construction d'une nouvelle maison, plutôt que l'achat d'un bien existant, justement à cause de cette plaque devant l’âtre sur laquelle mon arrière-arrière-grand-père fait apposer son nom. Dominique Irigoyen a alors 45 ans, c'est un homme dans sa maturité, notable de sa commune et père de famille nombreuse. Et aussi un instituteur public de la IIIe République dans un pays basque très croyant. 

C'est à Charles Péguy que l'on doit l'expression "les hussards noirs de la République. Dans un article de 1911, il livre une description émue de ces héros ordinaires nés dans le contexte des lois Ferry du début des années 1880 : "De tout ce peuple les meilleurs étaient peut-être encore ces bons citoyens qu’étaient nos instituteurs. Il est vrai que ce n’était point pour nous des instituteurs, ou à peine. C’étaient des maîtres d’école […] Nos jeunes maîtres étaient beaux comme des hussards noirs. Sveltes ; sévères ; sanglés. Sérieux, et un peu tremblants de leur précoce, de leur soudaine omnipotence." 

En 1864, huit instituteurs et quatre institutrices du département des Basses-Pyrénées (aujourd'hui Pyrénées Atlantiques) ont obtenu des distinctions honorifiques. Parmi eux, Dominique Irigoyen, d'Aussurucq obtient la mention honorable*. A noter aussi que son nom apparaît souvent comme traducteur de textes basques en français. Ainsi de ce recueil* de "Légendes et récits populaires du Pays Basque" de M. Cerquand, pour lequel il assure la transcription de récits recueillis en basque.
  
Dominique fait aussi office de secrétaire de mairie. Pendant quelques décennies, son nom et sa signature apparaissent dans de nombreux actes de l'état civil de la commune d'Aussurucq. Deux mois avant ses 49 ans, le 22 octobre 1877, Marie-Jeanne, elle-même âgée de 44 ans, lui donne un quatorzième enfant, un garçon prénommé Jean-Pierre.

Vingt ans plus tard, plusieurs fois grand-père, ayant vu mourir un fils gendarme à l'âge de 30 ans et deux de ses fils partir tenter leur chance au Chili, on l'imagine en patriarche, assis sur le zuzulu** près de la cheminée qui porte son nom et intriguera longtemps ses descendants ... Il ne rechigne sûrement pas non plus à donner un coup de main à ses gendres et voisins paysans.     

Le 9 juin 1898, en fin de journée, il prend son makhila*** et se rend à pied au village voisin d'Idaux-Mendy distant de cinq kilomètres. C'est là qu'il s'écroule, à 19 heures, selon les témoins, un garde-forestier et un cultivateur. Juste à la hauteur de l'école publique, se souviendra des années plus tard l'une de ses arrière-petites-filles...  
  
 * Sources : Gallica 
** Zuzulu : banc-coffre typique des foyers basques
*** Makhila : bâton de marche traditionnel basque en néflier. Sa poignée contient une pointe qui en fait une arme redoutable...

vendredi 12 février 2016

Dominique Irigoyen, hussard noir de la République (I)

©Archives personnelles Mdep
Quand j'étais enfant, à chacune de nos visites à Aussurucq, nous allions goûter chez Marie. L'etxeko andrea* nous proposait invariablement du fromage de brebis avec du pain et de la confiture de rhubarbe faits maison. On n'apprécie le brebis qu'en tranches si fines que l'on peut "voir La Madeleine** au travers" nous disait mon père,.. Ce goûter c'est un peu notre madeleine à nous, mon frère et moi... 

La maison s'appelait Etcheberria (ou Etxeberria), littéralement "entre les maisons". Elle se situe en effet au centre du village. C'est une grande bâtisse au toit d'ardoise dont la silhouette massive est adoucie sur son côté par une galerie en bois joliment ouvragé. Ceux qui n'ont du Pays basque que des images de coquettes villas à colombages rouges ou verts, ne sont jamais allés en Navarre espagnole ou en Soule.

Comme son voisin, le Béarn, cette troisième province basque française est plus austère que les pimpants Labourd et Basse-Navarre. Les gens y sont peut-être plus discrets aussi, plus taiseux ... Dans la maison toujours briquée comme un sou neuf, j'étais fascinée par l'inscription gravée sur la plaque de fonte devant la cheminée : Yrigoyen Dominique.

Je savais par mon père que c'était le nom du grand-père maternel de mon grand-père paternel, un instituteur venu du village voisin de Suhare pour, à 22 ans, épouser Marie-Jeanne Dargain-Laxalt, 18 ans, la fille unique d'un sous-lieutenant des douanes d'Aussurucq. A l'époque de leur premier enfant Marie, née en 1853 et jusqu'au treizième, Jean, né en 1871, le couple habitait dans la maison Laxalt.

Le père de Marie-Jeanne, Pierre Dargain dit Laxalt (1800-1853) est décédé de même que deux de ses petits-enfants, Martin, en 1866 à six jours et Pierre en 1873 à dix ans, dans cette maison. Mon arrière-grand-mère, Elisabeth, cinquième de la fratrie, y est née le 12 avril 1858, et ne l'a quittée que le 15 novembre 1881 pour se marier avec mon arrière-grand-père, Dominique Eppherre.

En tout, treize des enfants du couple Irigoyen naîtront là, dont Grégoire (en 1867) et Michel (en 1869), partis au Chili comme je l'ai raconté dans mes précédents billets, On peut donc situer la construction de la maison Etcheberria entre la fin 1873 et le premier semestre 1874. En effet, Pierre décède le 3 septembre 1873 dans la maison Laxalt tandis que Jean, le dernier à y être né le 23 septembre 1871, s'éteint le 25 août 1874 à Etcheberria.

[A suivre...]

*Etxeko andrea : maîtresse de maison en basque
** La Madeleine est une colline souletine de 795 mètres surmontée d'une petite chapelle du XVe s. La vue quand elle est dégagée, est superbe. Des fenêtres d'Etcheberria, où mon père passait toutes ses vacances, on en aperçoit le sommet. 

lundi 1 février 2016

Aldaxkatik Aldaxkara a un an !

François-Marie Roganeau
Mon blog a un an aujourd'hui. Une année de petites histoires puisées dans la généalogie de ma famille paternelle et illustrées le plus souvent par des tableaux d'artistes inspirés par ce Pays Basque si photogénique.

Une année, 48 billets, A ce jour, 11 700 pages vues et des récits qui ont su rencontrer leur public. Ainsi de celui où j'évoquais les femmes oubliées de l'émigration basque, le plus lu de tous (880 visites), ce qui ne laisse pas de ravir la féministe que je suis ! J'y racontais le destin de la petite Marie, partie à 17 ans de son petit village d'Aussurucq pour se retrouver en pleine pampa argentine.

Ce sont sans conteste les récits liés à la diaspora basque qui ont été le plus plébiscités. Ainsi des trois billets que j'ai consacrés à mes deux "oncles d’Amérique" partis faire fortune au Chili. La grande aventure pour moi a été de retrouver des cousins chiliens pas si éloignés que ça et avec lesquels je suis depuis en contact. Nous avons lancé un groupe familial Facebook qui s'enrichit de jour en jour de vieilles photos et qui, à ma grande surprise, est suivi par les jeunes générations !

Centenaire de la guerre de 14-18 oblige, j'ai beaucoup aimé aussi me pencher sur le destin de ces jeunes paysans basques partis mourir pour la France si loin de chez eux. Parmi eux, mon grand-oncle Michel mort à Verdun une semaine après son vingt-et-unième anniversaire... Ou autre histoire incroyable, celle de François parti dans le Nevada et obligé de revenir moins de deux mois après pour cause de mobilisation !

Je me suis attachée à certains de mes ancêtres plus que d'autres comme mon arrière-arrière-grand-mère Marie-Jeanne, fille unique d'un sous-lieutenant des douanes qui épousera un instituteur et aura avec lui 14 enfants (dont deux feront souche au Chili). Ou cette autre arrière-arrière-grand-mère, Dominica, née à Buenos Aires puis revenue à Saint-Jean-le-Vieux pour se marier avec un basque espagnol, lignée dont est issue ma grand-mère paternelle.

Pendant cette année, j'ai sauté de branche en branche et d'arbre en arbre comme l'écureuil de la chanson qui m'a inspiré le titre de ce blog, j'ai voyagé de la Soule à la Basse Navarre en passant par le Béarn, j'ai fait des incursions en Espagne (oh pardon, en Pays basque sud !), en Argentine, aux Etats-Unis et au Chili. En avril, je me suis rendue dans le berceau de ma famille, j'ai complété mon arbre et surtout revu des cousins un peu perdus de vue et qui m'ont reçue à bras ouverts. 

Je suis ravie que ce blog soit lu et apprécié même si je regrette le peu de commentaires suscités. J'ai des lecteurs d'un peu partout (France, Etats-Unis et Irlande en tête), des fidèles de la première heure, des qui passent par hasard... Mais plus que tout, mon moteur, c'est le plaisir d'écrire et je compte bien continuer encore longtemps tant mes ancêtres sont une source inépuisable d'inspiration !    

mardi 19 janvier 2016

Deux frères partis faire fortune au Chili (III)

Miguel-Alberto et son père à la gare de Folilco
Mon précédent billet se terminait sur l'hypothèse que nous avions bien des cousins chiliens, je ne me trompais pas. Bonne nouvelle, donc. Non seulement c'est la première fois que ma généalogie me permet de découvrir des contemporains mais depuis, je suis en contact avec deux descendants de Michel Irigoyen-Dargain, Maria Isabel, sa petite fille, et Miguel-Hernan, le petit-fils de Laura.

Dans la foulée, j'ai créé un groupe sur un réseau social bien connu pour tenter de fédérer les membres de cette grande famille basco-chilienne par delà les océans. C'est Maria Isabel qui m'a envoyé cette photo où l'on aperçoit son père, Miguel-Alberto, le jeune homme en pantalon blanc, avec son propre père, Michel, vers la fin des années 1920.

Grâce à elle, ma généalogie a fait un grand bond en avant puisque j'ai pu établir la descendance de Miguel-Alberto Irigoyen Segovia marié à Maria Clara Duran Parra (une fille unique donc) et celle de sa sœur aînée Laura Rosa mariée à Carlos Otero Garay. Ensemble, ils ont eu six enfants, trois garçons et trois filles. Tous sauf une ont eu à leur tour des enfants, ce qui fait du coup beaucoup de monde !

J'ai aussi été frappée par les similitudes entre la vie de ces deux cousins germains qui ne se sont jamais connus et ignoraient peut-être même l'existence l'un de l'autre, le papa de Maria Isabel, Miguel-Alberto Irigoyen-Segovia et mon grand-père, Pierre Eppherre.

Le premier naît le 3 juillet 1901 à Canete (province d'Arauco, région du Biobío, Chili) quand le second voit le jour le 30 septembre 1901 à Aussurucq (Basses Pyrénées, France). Pierre est le petit dernier d'une famille de onze enfants dont trois mourront en bas âge, un aura à son tour onze enfants, un perdra la vie pendant la guerre de 14-18 (lire ici), et un partira en Argentine mais n'aura pas de descendance, Sa mère, née Elisabeth Irigoyen (1858-1942) a 43 ans à sa naissance.

Miguel-Alberto, lui, est le deuxième d'une famille de trois entre une sœur aînée, Laura Rosa, née le 11 mars 1899 et une sœur cadette, Marta Lucila, morte en 1924 dans sa vingtième année. Il est le fils de Michel Irigoyen, frère cadet d'Elisabeth, emigré au Chili vers la fin des années 1890 et de Clorinda Segovia dont on ne sait pas grand chose.

Il meurt le 27 avril 1969 quelques mois avant mon grand-père Pierre Eppherre, décédé à Mauléon (Pyrénées Atlantiques) le 19 août 1970. Et maintenant, fantasme de ma part ou mystère de la génétique, je trouve que ces deux cousins, nés à des milliers de kilomètres l'un de l’autre ont un petit air de famille. Pas vous ?  

A gauche Pierre, à droite Miguel-Alberto

mercredi 6 janvier 2016

Deux frères partis faire fortune au Chili (II)

Maison Montory à Canete dans les années 1900
Poursuivant ma quête, j'ai découvert un site très intéressant sur l'émigration basque au Chili dont est extraite la photo ci-dessus. Il s'agit d'un entrepôt de marchandises bien achalandé nous dit le texte, appartenant à Miguel Montory Ithurbide. Né le 19 janvier 1870 à Urrugne (Basses-Pyrénées), arrivé en 1890 à Canete et commerçant, il a forcément connu les frères Irigoyen.

De Grégoire Irigoyen-Dargain, ce site nous apprend qu'il est arrivé d'abord en 1890 à Rio Bueno. En 1904, il est propriétaire lui aussi d'un entrepôt de marchandises et d'une scierie. Il est considéré comme l'un des principaux propriétaires de Canete avec un capital de 25000 $. En 1925/26, il est agriculteur. Marié avec la Senora Perez de Arce Carson, il n'a pas de descendance.

De Michel Irigoyen-Dargain, ce nouveau document ne nous éclaire pas beaucoup sur ses activités. Lui aussi est commerçant et en 1925/26, il est même décrit comme rentier. Il serait arrivé au Chili en 1896, soit a priori après son frère. Est-ce lui qui a encouragé le dernier de la fratrie à venir le rejoindre ? C'est probable. Michel passe d'abord par Valdivia d'où est originaire la famille Perez de Arce Carson.

Si l'on ne sait pas grand chose de sa vie professionnelle, en revanche, sa vie privée est plus tumultueuse que celle de son frère. Avant d'épouser Ester Perez de Arce Carson, le 29 janvier 1905 à Canete, il va en effet avoir trois enfants hors mariage avec une certaine Clorinda Segovia, toujours à Canete.

A leur naissance, Laura Rosa (née le 11 mars 1899), Miguel Alberto (né le 3 juillet 1901) et Marta Lucila née en 1904 sont déclarés sous le nom de Segovia, le père "ne s'étant pas présenté". Il les reconnaîtra pourtant car au moment de son mariage avec Carlos Otero Garay en 1918, la fille aînée apparaît sous le nom de Laura Irigoyen Segovia.

Son frère Miguel épousera une certaine Maria Clara Duran Parra tandis que Marta décédera dans sa vingtième année. J'ai trouvé sur le site MyHeritage* six enfants Otero Irigoyen nés dans les années 1920, et leurs descendants. De ce côté-là, il semble bien que nous ayons des cousins chiliens...

* Le site est en accès payant et par principe, je suis contre. En revanche, je vais essayer de prendre contact avec l'administratrice de cet arbre qui est peut-être la petite fille de Miguel. 

mardi 5 janvier 2016

Deux frères partis faire fortune au Chili (I)

Caneste, province d'Arauco au 19e siècle 
A Noël, mon père me reparle d'un oncle de son père parti au Chili et revenu en visite au pays dans les années 1920. Il avait marqué les esprits dans son village natal d'Aussurucq. Coiffé d'un haut-de-forme, il allait ensuite prendre les eaux à Vichy ! Autant dire un "américain" qui avait réussi. Papa se souvenait qu'il se prénommait Grégoire mais je ne l'avais pas retrouvé parmi les Eppherre... 

Une fois de plus, c'est mon frère qui apporta la solution. Et si c'était un oncle côté maternel de notre grand-père ? Bien vu, dans mon arbre figurait un Grégoire Irigoyen (frère d'Elisabeth) né le 9 novembre 1867. La recherche se révélait ardue, les Irigoyen sont nombreux y compris en Amérique du Sud. Mais la chance était avec moi, je trouvai un Gregorio Irigoyen-Dargain sur différentes sources en ligne, Dargain étant le nom de jeune fille de sa mère.

Mais quelle ne fut pas ma surprise de voir qu'il n'était pas parti seul mais avec son jeune frère Michel ! Né le 19 janvier 1869 à Aussurucq, on retrouve Michel devenu Miguel Irigoyen-Dargain à Canete  (province d'Arauco, région du Bio Bio) vers la fin des années 1890. C'est là que les deux frères vont épouser deux sœurs, riches héritières, veuves, et aussi plus vieilles qu'eux de plusieurs années...

Le 27 décembre 1896, Gregorio, commerçant, épouse en effet Juena Elisa Perez de Arce Carçon, une veuve âgée de 44 ans (sur son acte de mariage que j'ai retrouvé, elle s'est rajeunie mais on ne triche pas avec la généalogie...). Elle est veuve de Martin Ibarrart-Aranchipy (encore un membre de la diaspora basque né à Jaxu) et a eu de lui deux filles (dont une morte bébé) et un fils, Miguel, né en 1889 et surnommé "Tato Ibarrart". 

Grégoire est décrit dans un livre en forme de "Who'sWho" comme un important commerçant doublé d'un propriétaire terrien prospère. C'est un notable de la ville où il tient le grand magasin "La Tienda" dans la Calle Septimo de Linea entre Covadonga y Serrano. Plus tard, il rachète l'Hôtel Dubreuil qu'il revend en 1910 à Don Juan Pedro Elissetche Etcheto, et en 1916, il revend ses commerces à Don Juan Lasserre Larramendy. Est-ce le moment qu'il choisit pour revenir en vacances en France ?

Il n'eut pas de descendance directe, juste une belle-fille Maria Emelina Ibarrart Perez de Arce (née en 1888, elle aura des enfants avec son deuxième mari Juan Ponzini Marquez de la Plata) et un beau-fils donc, Miguel Ibarrart Perez de Arce, qui restera célibataire (son deuxième surnom était Puma Soltero*).

D'après l'arbre généalogique très fourni des Pérez de Arce, sa femme, Juana Elisa Perez de Arce Garçon, étant enterrée au Cimetière Général de Santiago du Chili depuis 1934, je pense que c'est là qu'il est également bien que je n'aie pas retrouvé son acte de décès. Je suppose qu'il a quitté Canete à la fin de sa vie pour vivre dans la capitale chilienne (j'ai épluché les archives de la commune jusqu'en 1932 sans succès).

[A suivre...]  
* soltero : célibataire en espagnol

lundi 28 décembre 2015

Quand une ville porte le nom d'une date

Editor : Pedro Eppherre, Cigarreria y Libreria
Voici quelques temps, ma belle-sœur m'envoie cette carte postale trouvée sur le net. Ce n'est pas tant le sujet qui m'interpelle, un bâtiment d'architecture classique dont la légende nous apprend qu'il s'agit d'une banque argentine, que le nom de l'imprimeur, Pedro Eppherre. Lorsque je la reçois, je la mets de côté, et n'y pense plus.

Et puis, voilà qu'à Noël, j’évoque en famille mes trouvailles récentes sur la branche argentine des Eppherre, et la carte me revient à l'esprit. On peut la dater facilement du début du 20e siècle puisque celui qui l'envoie note "avril 1909". Et mon frère de se rappeler alors que parmi la famille que nous venions d'évoquer, il existait un Pedro Eppherre.

Né le 20 septembre 1876 à Morón, province de Buenos Aires. ce Pierre (déclaré Pedro) est le septième d'une fratrie de onze enfants, celle d’André (ou Andrès) Eppherre, le frère de mon arrière-grand-père paternel Dominique (1851-1928) et de son épouse Gabrielle Arcurux, native d'Abense-de-Haut (lire ici). Du moins, grandes sont les probabilités pour que ce soit lui. Pour en avoir le cœur net, il me faudrait connaître l'origine de la carte, or j'ai beau la retourner, je ne trouve pas...

En revanche, une date est mentionnée : "Nueve de Julio" (9 juillet). Et à y regarder de plus près, je trouve ça bizarre. Mue par une intuition soudaine, je google cette "date" et apprend qu'il s'agit en fait d'une ville argentine située sur la Route Nationale 5 à 275 km à l'ouest de Buenos Aires et environ 250 de Morón.

Poursuivant mes recherches, je tombe sur la page Facebook du journal de cette ville de près de 48000 habitants aujourd'hui, fondée en 1863 ... un 27 octobre* (et non pas un 9 juillet**). J'y retrouve la trace de Pedro dans un article consacré à l'arrivée du phonographe à Nueve de Julio*. "Il fut l'un des premiers à vendre [des phonographes] au début du XXe siècle dans sa "cigarreria". J'imagine qu'il s'agissait d'un grand bazar doté d'une imprimerie..

Et voilà, on aimerait en savoir davantage sur la vie de cet aïeul. Est-il venu seul ou avec le reste de la famille ? A-t-il fait souche, voire fortune ? Encore des questions sans réponses... Et deux constats en guise de conclusion : l'entraide est essentielle à la généalogie et, de temps de temps, il ne faut pas hésiter à soumettre celle-ci à un regard neuf ...

* Sources : Wikipedia et Facebook  
** Le 9 juillet est en fait le Jour de l'Indépendance argentine

lundi 21 décembre 2015

La vie mystérieuse de Scholastique E., enfant naturelle (III)

Mauricio Flores Kaperotxipi
Patience et persévérance sont les deux mamelles de la généalogie. Parmi les premiers destins auxquels je me suis intéressée, celui de Scholastique Eppherre vient de connaître un nouveau rebondissement !

Dans les deux billets que je lui avais consacrés, les observateurs auront peut-être remarqué un grand absent. A chacun de ses mariages, si Scholastique apparaît comme "fille naturelle", mention est bien faite d'un père, un dénommé François, cadet de la maison Eppherre à Barcus. Elle porte du reste son nom et non celui de sa mère, comme son demi-frère Jean Uthurburu, né lui de père inconnu...

Jusque là, je n'avais pas trouvé la trace du père "naturel" de Scholastique mais je ne désespérais pas. J'avais bien remarqué sur de nombreux actes de Tardets la présence comme témoin d'un certain François Eppherre mais rien pour le relier à mon "héroïne". A son sujet, je dois dire que si l'on devait décerner la palme du civisme, il l'emporterait haut la main ! 

Entre 1800 et 1820, il apparaît un nombre incalculable de fois dans les actes de baptême, mariage et décès de sa commune comme témoin. Coutelier de métier, il disparaît pendant de longues périodes (peut-être était-il itinérant ?) mais dès qu'il est là, on a l'impression qu'il passe sa vie à la mairie ! C'est ainsi que j'ai réussi à le retrouver et à reconstituer son histoire.

Né vers 1767 ou 1768 à Barcus, il a eu Scholastique en 1787 à 19 ou 20 ans, Engrace Uthurburu, née quant à elle vers 1764, était donc un peu plus âgée que lui. Pourquoi leur fille est-elle dite enfant naturelle alors qu'elle porte le nom de son père et que celui-ci est nommément mentionné dans ses actes ? Mystère. Au moment de son premier mariage en 1814, elle vit dans la maison de son grand-père paternel à Barcus. Peut-être est-ce lui, le chef de famille, qui l'a reconnue et accueillie ? 

François, entre temps, s'est établi à Tardets où où il s’est marié le 3 Ventôse an V (21 février 1797) à l'age de 30 ans, Il a épousé Marie Agie dite Destein, née en 1768, elle-même fille naturelle d’Arnaud Agie et de Marie Jeanne Destein. Ensemble, ils auront quatre enfants, Dominique, né le 21 décembre 1797, Gracieuse, le 6 juillet 1801, Jean, le 29 septembre 1804 et Philippine, le 15 mai 1806. 

Seules les filles auront une descendance, Jean est mort en bas âge et Dominique... a disparu*. C'est le mari de Philippine, Pierre Ponsol, qui à son tour déclare le décès de son beau-père François, le 30 janvier 1844 à Tardets dans la maison Destein. L'histoire ne dit pas si celui-ci avait revu sa fille aînée avant de mourir...

Scholastique aura eu en tout cas de nombreux demi-frères et demi-sœurs entre Barcus et Tardets, du côté de son père comme de sa mère, un bel exemple de famille recomposée !  

* C'est un des nombreux mystères qui entourent cette famille mais qui sait, peut-être comme son père, réapparaîtra-t-il quelque part ?

vendredi 11 décembre 2015

Bisbilles autour d'une église de village

Voilà encore une trouvaille due à Gallica. Il s'agit d'un fait divers rapporté par "Le Petit Parisien" (autoproclamé plus gros tirage des journaux du monde entier !) du 19 août 1911. Le correspondant basé à Pau, apporte un éclairage sociologique à sa brève. Il précise en effet que la tradition veut qu’au Pays basque, les hommes se placent en haut dans la tribune tandis que les femmes et les enfants se tiennent en bas dans le chœur. Il ajoute que les paroissiennes ont eu le temps de s’enfuir lors de la chute de la tribune !
On imagine l’émoi dans ce petit village souletin qui à cette époque, comptait 518 âmes ! Malheureusement pour eux, les villageois n’en étaient pas quittes pour autant avec les risques que leur faisait courir la vétusté de leur église ! Celle-ci va en effet donner lieu à un différend entre le préfet des Basses-Pyrénées et le conseil municipal d’Aussurucq, un an plus tard.
Le 26 novembre 1912 en effet, en pleine séance de la Chambre des Députés à Paris, le représentant des Basses-Pyrénées, Léon Pradet-Balade (Saint-Palais,1863-Bayonne, 1931), interpelle le ministre de l’intérieur lors des questions au gouvernement. Il demande à ce dernier s’il est dans son intention de faire appliquer les lois de 1905 et 1908 concernant les églises. Il se méfie dit-il des préfets et prend pour exemple … Aussurucq !
Et d’expliquer en séance le contexte : la commune d’Aussurucq était prête à restaurer le clocher de son église « qui menaçait ruine » prenant en conseil municipal « une délibération demandant au préfet l’autorisation de faire une coupe de bois [dans les bois communaux] pour un montant de 4900 F, somme correspondant exactement au devis des réparations » ce, afin de procéder à la reconstruction dudit clocher.
Quelques temps après, le maire reçoit du préfet une réponse « laconique et sèche », selon M. Pradet-Balade, refusant l’adjudication [des travaux], arguant que « la loi de séparation [de l’Eglise et de l’Etat] n’autorise aux communes que les réparations des édifices du culte ; elles ne peuvent entreprendre des travaux ni de construction ni d’embellissement ». 
Très en verve, le député sous-entend alors que le préfet n’a pas lu le dossier, resté pourtant en souffrance six mois en préfecture ! Le reste relève de « Clochemerle » quand il apparaît, toujours dans la bouche de M. Pradet-Balade, que le préfet « faisait des niches au maire d’Aussurucq » pour une sombre affaire de désaccord au sujet de la construction de la maison d’école [logement de l’instituteur] sur fond de favoritisme. 
Le maire ne cédant pas et menaçant le préfet de saisine du Conseil d’Etat, celui-ci tentait alors de « l’intimider en lui interdisant de procéder à l’adjudication du clocher». En bon avocat qu’il est, le député Pradet-Balade conclut en rappelant aux préfets « leur devoir de justice », stigmatisant « leurs errements et leurs actes de tyrannie et d’arbitraire intolérables.» 
Le ministre de l’intérieur promet alors « d’examiner les faits » et l’assure que son « plus vif désir [est] que l’administration soit juste et agisse conformément à l’intérêt du public.» On le voit, les débats de notre actuelle assemblée nationale n’ont rien à envier à ceux qui avaient cours il y a un siècle. Il est également amusant de noter que Léon Pradet-Balade était lui-même fils de sous-préfet…
*sources : Wikipedia