samedi 20 mai 2017

Histoire d'un rendez-vous manqué

Carte postale ancienne Delcampe.net
Bientôt deux heures que je suis seule dans cette petite salle du Château de Ruthie. Devant moi, étalés sur la table, une douzaine de registres reliés en cuir rouge que m'a apportés la secrétaire de la mairie d'Aussurucq. Deux heures que je déchiffre des écritures des siècles passés et qui, mis bout à bout, résument une vie : on naît, on se marie, on a des enfants, on meurt. 

J'ai un peu chaud, ma vue se brouille, mes pensées vagabondent de plus en plus... Soudain, des bruits de voix dans la pièce d'à côté :
"Mais enfin, mon Père, vous pensez qu'ils vont bientôt arriver ? C'est que je n'ai pas que ça à faire moi, on m'attend à l'étude !
- Ne vous inquiétez pas, Maître, Monsieur l'instituteur est homme de parole".   

Je glisse un oeil par la porte entrebâillée. J'ai beau savoir que le château servait de presbytère avant d'abriter la mairie, qu'elle n'est pas ma surprise de voir un curé en soutane devisant avec un gentilhomme en habit semblant tout droit sorti d'un roman de Balzac ! De plus en plus irrité, celui-ci se saisit d'un porte-plume et commence à écrire tout en énonçant pour l'auditoire :

"Aujourd'hui, 6 octobre 1856, par devant nous Jean Casenave, notaire à la résidence de Mauléon, chef-lieu du troisième arrondissement des Basses Pyrénées furent présents la dame Engrace Iribarne appelée aussi Sorçaburu ou Sagaspe, travaillant au métier de tisserante (sic) résidant en ladite commune d'Aussurucq et..."

A ce moment, j'aperçois une femme que je n'avais pas vue, la quarantaine, coiffée d'un mouchoir de tête blanc et chaussée de sabots de travail. A ses côtés, un homme du même âge vêtu de la traditionnelle chamarra* noire et le béret posé sur l'occiput. 

"Ah les voilà ! s'écrie l'homme d'église, je vous l'avais bien dit, Maître." Il n'a pas l'air en forme notre brave curé, sa mine est grise et son souffle court quand il accueille ses ouailles, un jeune couple que je reconnais aussitôt sans les avoir jamais vus : mes arrière-arrière-grands-parents, Dominique Irigoyen, instituteur du village, 27 ans, présente ses excuses au notaire, sa jeune femme Marie-Jeanne Dargain-Laxalt s'est sentie soudain souffrante.  

J'ai bien envie d'aller les saluer mais je ne pense pas que ce soit du goût de l'homme de loi. Je devine la raison de l'indisposition de ma chère aïeule, je sais qu'elle est enceinte de quatre mois, un petit Joseph s'annonce pour le printemps prochain. Et qu'elle est déjà fatiguée par ses petites Marie, trois ans, Marguerite, deux ans et le bébé Pierre, un an, alors qu'elle-même n'a que 22 ans. Ce qu'elle ignore, c'est que ce ne sont que les premiers de ses quatorze enfants, elle une fille unique !

Sa présence s'explique car c'est elle l'héritière des terres dont parle le notaire en poursuivant maintenant que tous les protagonistes sont là : les deux témoins, le Père Pierre Etchegoyhen-Etcheverry, desservant de la paroisse, et le sieur Dominique Necol dit Jaureguiberry, charpentier, les vendeurs et l'acheteuse. La transaction porte sur une pièce de terre labourable de dix-huit ares vingt centiares (1820 mètres²) appelée "Guessaltia" cédée pour la somme de trois cent francs.

Tous signent l'acte de vente à la suite du notaire, sauf l'acquéreuse qui ne sait pas écrire, et chacun repart vaquer à ses occupations. Je ferais bien un bout de chemin avec mes aïeux mais malgré son jeune âge, Dominique m'impressionne, quant à Marie-Jeanne, elle a l'âge d'être ma fille. Alors, je les regarde prendre la direction de la maison Laxalt en traversant le terrain devant le château qui bientôt abritera un fronton où leurs descendants joueront des années durant à la pelote.

La porte s'ouvre soudain sur la secrétaire de mairie qui m'annonce que celle-ci va bientôt fermer et me demande si j'en ai encore pour longtemps. Un doute me gagne : me serais-je assoupie ?

Epilogue ; mon intuition était bonne, deux jours après, deux voisins sont venus signaler que le "pasteur de brebis" du village, le Père Etchegoyhen, s'était envolé au Royaume des Cieux. Quant à mes ancêtres, ils seraient peut-être surpris d'apprendre que sur la terre de Guessalia, un de leurs arrière-arrière-petits-enfants, mon cousin, a bâti sa maison...

Sources : AD64 (état civil et archives notariales de l'Etude IV de Mauléon, Pyrénées Atlantiques), association Ikarzaleak pour l'histoire du château de Ruthie et mémoire paternelle. 

*Chamarra : veste courte noire à une ou deux fermetures portée autrefois en Soule et Basse Navarre.

6 commentaires:

Brigitte S a dit…

Comme c'est joliment écrit, merci pour cette rencontre, j'avais aussi l'impression d'être dans la pièce

La petite poule noire a dit…

Merci Brigitte, alors nous étions deux à observer la scène ;)

Fanny-Nésida P a dit…

Inventive et minutieuse brodeuse arrivant à animer un acte austère !

La petite poule noire a dit…

Milesker Fanny, c'est vraiment gentil !

Guylaine J a dit…

Quelle bonne idée de faire revivre ses ancêtres de cette façon. J'en suis toute émue.

La petite poule noire a dit…

Merci Guylaine, c'est un bon "exercice" qui demande rigueur et imagination à la fois mais quand on y parvient, c'est que du bonheur !

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