samedi 20 janvier 2018

Petite leçon de sociologie basque

Nous sommes le 20 janvier 1838. Vous avez bien lu, 1838, car c'est aujourd'hui que j'ai mon "rendez-vous ancestral". Pour l'honorer, je me rends dans un hameau de moins de cent âmes*, Sunhar, en Haute-Soule, canton de Tardets, Basses-Pyrénées (actuellement Pyrénées-Atlantiques) dans le Royaume de France.

En effet, depuis juillet 1830, la France est redevenue une monarchie même si celle-ci n'a plus grand chose à voir avec celle de l'Ancien Régime. Je doute par ailleurs que les soubresauts de la grande histoire ne soient venus troubler mes ancêtres souletins du 19e siècle, paysans à 90%.

Me voici donc sur le seuil de la maison Iriart, la maison-souche ou etxondoa de la branche qui m'intéresse et je m'apprête à rendre visite à la soeur de mon arrière-arrière-grand-père Raymond Eppherre dit Harismendy (sosa 16). C'est elle-même qui m'ouvre la porte, deux enfants accrochés à ses basques et un nourrisson dans les bras. 

"Madame Irigaray ?
- Dia, qui m'appelle ainsi ?" s'exclame-t-elle en partant d'un grand rire franc. 
- Vous êtes bien Engrâce Eppherre mariée à Dominique Irigaray ?
- Oui mais pour tout le monde ici, je suis Engrâce Iriart et quand je vivais encore chez mes parents, à Sunharette, j'étais Engrâce Recalt. Mais entrez donc, il fait un froid de gueux, venez donc près de l'âtre."

Elle s'écarte pour me laisser passer et me désigne le zuzulu sur lequel elle s'assied à son tour et sans façon, dégrafe sa blouse et commence à nourrir le bébé au sein.
"Un goulu celui-là, il est né une semaine avant la Noël et s'agit pas de lui faire sauter un repas, ah ça non !" et me montrant ses deux aînés avec tendresse de poursuivre : "Elle c'est ma grande, Marie, elle aura quatre ans en mars, et lui, Pierre, il fera trois ans aux moissons".

Je profite de ces présentations pour lui demander quelles autres personnes vivent sous ce toit.
"Ouille, ouille Ama, voyons : mon beau-père Dominique Irigaray, la maison était à ma belle-mère, Justine Iriart mais je ne l'ai jamais connue, elle est morte avant nos fiançailles ; mon mari qui s'appelle comme son père, et moi. Ah et j'oubliais, son frère Osaba Pierre. Lui, il s'appelle vraiment Iriart ! (rires). Et puis, il y a les cadets de mon mari pas encore mariés et bien sûr nos enfants, et on compte pas s'arrêter là !
- Et tout ce petit monde s'appelle Iriart ?
- Bai, même les domestiques ! Dia, c'est plus simple comme ça".

Je n'ose pas lui dire quel casse-tête représentera pour les généalogistes futurs ce va-et-vient permanent entre le nom patronymique et le nom de la maison ! Elle par exemple dans mon arbre, se nomme Engrâce Eppherre dite Recalt dite Iriart. Dans les actes de naissance de ses enfants (elle en aura huit en tout) elle est parfois appelée Engrâce Eppherre de Sunharette, Engrâce Recalt, Engrâce Iriart (jamais Irigaray !). Et dans son acte de décès (elle vivra 88 ans), elle redevient Engrâce Eppherre de Sunhar, veuve de Dominique Irigaray, née de parents inconnus à Lichans-Sunhar (!). 

Pour l'heure, l'etcheko andrere réajuste son corsage et m'annonce gaiement : "C'est pas tout ça, mais je dois aller surveiller ce qui se passe en cuisine. Ma garbure mijote depuis des heures. Vous allez bien rester souper ?"

*Sunhar compte 86 hts au recensement de 1836. En 1842, la commune fusionne avec Lichans et devient Lichans-Sunhar.

Lexique :
Dia : Exclamation qui ponctue souvent les débuts de phrase en basque
Zuzulu : banc-coffre
Ama : Mère, maman (ouille, ouille ama peut se traduire par Bonne mère !)
Osaba : Oncle 
Bai : oui (ez : non) 
Etcheko andrere : maîtresse de maison
Garbure : soupe traditionnelle basco-béarnaise aux légumes et haricots secs, servie avec du pain et du lard 
Illustration : Mauricio Flores Kaperotxipi
Sources : AD64Genealogie64, Wikipedia, Geneanet

7 commentaires:

Fanny-Nésida P a dit…

J'adore la petite musique de certains mots ...
La musique des noms constitue une ronde plus que malicieuse !
D'où l'intérêt de la bio express.

La petite poule noire a dit…

Merci Fanny, oui c'est la première fois que je "teste" la bio express mais ça permet dans certains cas comme celui-ci de mieux comprendre. En tout cas, merci de ta fidélité, de tes remarques toujours pertinentes et de relayer quand je n'ai pas le temps de le faire ;)

Sébastien a dit…

Pas évident en effet pour une généalogiste de 2018 où patronymes se mêlent aux noms de maisons. Bravo pour ce travail !
Et au fait, la garbure, elle était bonne ? :)

Briqueloup a dit…

Entrer dans une maison du Pays Basque, j’en rêve depuis que je lis ce blog.
Avec ce #RDVAncestral bien introduit par une guide et traductrice compétente, je resterais bien pour souper dans cette famille attachante

La petite poule noire a dit…

@Sébastien. Oui ... et non ! C'est l'angle que j'ai choisi pour ce billet mais d'un autre côté, sans le nom des maisons, on ne saurait pas toujours à quelle branche on a affaire. De toute façon, on n'a pas le choix, c'est typique du Pays basque !
Et oui, la garbure était succulente ;=)

@Briqueloup, milesker Marie pour tes adorables petits messages qui m'encouragent toujours ! Cette famille me plaît bien aussi. Demain, je parle du prénom Engrâce... A suivre.

Catherine Livet a dit…

On a vraiment envie de se faire inviter pour mieux connaître cette famille et cette région

La petite poule noire a dit…

Milesker Catherine pour la visite et le petit mot :)

Enregistrer un commentaire