samedi 17 février 2018

Fiers et valeureux chasseurs basques

C'est décidé, je retourne voir ma centenaire. Et cette fois, je ne me laisserai pas impressionner par le vicaire général ! D'ailleurs, je vais attendre qu'il retourne auprès de son évêque à Bayonne. Il me faut faire vite car cette fête d'anniversaire a beaucoup fatigué Marie-Jeanne et je sais moi, qu'elle n'en a plus pour très longtemps...

Comme beaucoup de personnes à cet âge canonique, elle "perd un peu la tête" et ne me reconnaîtra sûrement pas. En revanche, ses souvenirs d'enfance sont sans doute encore présents quelque part dans son esprit embrumé et c'est à cette mémoire que je souhaite faire appel. 

"Nola zara, Amama ? Depuis que nous nous sommes vues, j'ai découvert que vous aviez eu un oncle célèbre en son temps. Aimeriez-vous m'en parler ?
- Ah oui, tu veux parler du frère d'ama, Osaba Jean-Pierre ? C'était mon parrain ! Il a eu son heure de gloire en tant que Chef du 4e Bataillon des Chasseurs basques* sous la Révolution et jusqu'au Consultat.    

"Je me souviens de la fois où il nous rendit visite dans notre demeure de Tardets, je devais avoir neuf ou dix ans. Il était en grand uniforme : habit long "bleu France" avec hausse-col, épaulettes d'or, chapeau, et son sabre à lame courte dans son fourreau en cuir qui impressionnait tant mon grand frère Jean-Germain ! Comme j'étais sa préférée, il me fit asseoir sur ses genoux et commença à raconter rien que pour moi :

"Vois-tu, petite, le 4e bataillon basque que je commandais, cantonné à Navarrenx, était toujours resté indépendant. Mais le 4 Pluviôse de l'an IV** tomba l'ordre du ministre de la guerre de faire passer toutes les divisions militaires disponibles dans l'armée d'Italie sauf trois d'entre elles affectées au maintien de l'ordre sur le territoire.

C'est là que notre chef, le Général Moncey qui commandait les quatre bataillons basques cantonnés sur la frontière depuis le début de la guerre contre ces royalistes d'espagnols, intervint pour empêcher notre départ. Il plaida notre cause dans une lettre au citoyen-ministre en mettant en avant le caractère du Basque :

"Fier, indépendant, aimant son pays jusqu'au fanatisme, s'il perd de vue les vallées qu'il habite, les montagnes qui les couronnent, il languit, perd son énergie...". Mais il lui rappela aussi qu'au moment de la déclaration de guerre, "au bruit des premiers échecs essuyés par les Français, le Pays basque tout entier avait couru aux armes, se formant en bataillons et en compagnies franches pour combattre l'ennemi".

"C'est ainsi que nous sommes restés pour défendre le Sud-Ouest. L'année suivante, avec cent de mes hommes, nous sommes remontés jusqu'à Bordeaux qui connaissait de graves troubles. Moncey, toujours lui, écrivit au ministre : "La bonne conduite des chasseurs basques a contribué à prévenir toute effusion de sang."

Cette longue tirade avait épuisé mon aïeule, je le voyais bien. Cette fois, il me fallait l'abandonner pour de bon, laisser la petite fille qui sommeillait en elle à ses rêves auréolés de gloire ...

* Les bataillons des chasseurs basques sont créés lors de la Révolution française pour défendre la frontière contre les assauts espagnols lors de la guerre entre l’Espagne des Bourbons et la France de la Convention. En 1795, la paix est signée mais les chasseurs basques restent cantonnés sur leurs bases. En septembre 1798, les quatre bataillons sont réduits à un. En 1800, les chasseurs basques sont déployés sur Libourne, et un deuxième bataillon est reformé. Les deux bataillons feront la campagne de 1800 dans l’armée de réserve de seconde ligne dite « Armée des Grisons ». Ce qui leur fera finalement "voir du pays"... Ils seront dissous le 21 avril 1801 à Berne. 
 ** 23 janvier 1796
Lexique :
Nola Zara Amama : Comment allez-vous Grand-mère ?
Ama : Maman, Osaba : oncle
Illustration : Gravure représentant un chasseur basque (Wikipedia)
Sources : "Le chef de brigade Harispe et les chasseurs basques" par M. Labouche in "Bulletin de la Société des Sciences, Lettres et Arts de Pau" - 1892-1894 (GallicaAD64AD40Genealogie64Geneanet,

2 commentaires:

  1. J'aime beaucoup cette nouvelle rencontre avec Marie-Jeanne. Il y a quelque chose de doux et de tendre dans cette rencontre. Elle me fait penser à ces grands-mères ou grandes-tantes que l'on a envie de serrer et d'embrasser pour y recevoir un peu de leur réconfort.
    Tout ceci me touche beaucoup en tout cas !

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  2. Merci Sébastien ! J'avoue que cette Marie-Jeanne née avec la Révolution et morte sous la IIIe République me fascine et m'inspire. En même temps, ayant pris le parti de la rencontrer au soir de sa vie, je ne peux que l'imaginer comme une vieille dame à chérir :)

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