mardi 28 novembre 2017

Deux frères dans la Grande Guerre

Récemment, j'ai rejoint l'équipe de bénévoles qui se relaient pour annoter les fiches des soldats "Morts pour la France" au cours de la Première Guerre mondiale. Je me suis décidée quand j'ai constaté que le département des Pyrénées Atlantiques (ex Basses Pyrénées), berceau de ma famille paternelle, était à la traîne de ce vaste chantier d'indexation.

A partir du 11 novembre, soit un an avant la date butoir du Centenaire de l'Armistice, j'ai donc repris les Livres d'or des communes du département en commençant par la Soule, et entrepris de compléter à mon tour les fiches individuelles contenues dans la base Mémoire des Hommes.

La première chose qui m'a frappée c'est le nombre de frères tombés au champ d'honneur. Sur les Monuments aux Morts, les mêmes noms reviennent souvent deux fois. On parle là de villages qui au moment de la guerre ne comptaient guère plus de 200 habitants et en moyenne, ont perdu une douzaine d'hommes sur une période de moins de cinq ans. 

Mon coeur se serre en pensant à ces pauvres parents à qui l'on annonçait par deux fois la perte d'un enfant. Pour leur rendre hommage, je citerai les noms des frères Inchauspé à Camou-Cihigue, Etchetto à Menditte, Mendicouague à Sauguis-Saint-Etienne, Nicigar et Palacios à Tardets, Sagaspé à Trois-Villes, et je pourrais continuer longtemps la litanie ...

Parce qu'ils descendent d'un de mes lointains aïeux, Grégoire Appeceix, j'ai choisi d'évoquer le destin de deux frères originaires d'Ossas-Suhare, Jean-Baptiste et Arnaud Oxoaix. Le premier naît le 5 juillet 1881 dans la maison maternelle Elissagaray. Plus tard, on le retrouve à Saint-Pierre-et-Miquelon, souvent surnommée la "Huitième province basque" tant elle attira de jeunes du pays tentés par l'aventure de la pêche à la morue.

Soldat de la classe 1901, sa conscription est d'abord ajournée en 1902 puis en 1903, il est exempté pour cause de faiblesse de poitrine (est-ce congénital ou suite à la dure vie à bord des chalutiers ?). Quand la guerre éclate, Jean-Baptiste a 33 ans et il est affecté à la 10e section d'Infirmiers militaires de Rennes. C'est donc comme soignant qu'il participera à l'effort de guerre. Hélas, le 16 octobre 1918, il décède de la grippe à l'Hôpital auxiliaire 991 de Saint-Servan (Saint-Malo, Ille-et-Vilaine). 

Son petit frère Arnaud voit le jour le 1er août 1884 à Ossas-Suhare, toujours dans la maison familiale. A 20 ans, il s'engage à Bayonne pour une période de trois ans et rejoint le 49e Régiment d'Infanterie. En juin 1905, il passe caporal puis sergent en octobre 1906. Rendu à la vie civile en juillet 1907, il poursuit des études d'architecte et travaille pour un cabinet d'Orthez (Basses-Pyrénées).

Au moment de la mobilisation générale, il est versé au 218e régiment d'infanterie, régiment de réserve où il a le grade d'adjudant, et prend part à la fameuse bataille du Chemin des Dames. Sa guerre sera de courte durée, commencée le 5 août 1914, elle s'achève le 24 septembre à Beaurieux (Aisne) où Arnaud meurt des suites de ses blessures. Il venait d'avoir 30 ans.

Illustration : Carte postale Delcampe, la 12e section d'infirmiers militaires
Sources : Mémoire des Hommes, Registres militaires du 64, AD 64, Généalogie64, Chtimiste.com

En savoir plus sur les Basques à Saint-Pierre-et-Miquelon : ici et sur la vie des Infirmiers militaires : .

mercredi 22 novembre 2017

La saga des Urrizaga (V) - L'Amérique

Dans le billet consacré aux familles de Valcarlos, j'évoquais mon aïeul Pedro Urrizaga et son épouse Graciana Gortari, nés respectivement en 1786 et 1784 (sosa 44 et 45). Ensemble, ils auront dix enfants entre 1841 et 1865. Chose rare pour l'époque, tous vont se marier à l'exception de la deuxième, Catalina. Mon arrière-arrière-grand-père, Martin Urrizaga épousera Dominica Biscaïtchipy le 23 novembre 1882 à Saint-Jean-le-Vieux (64). Leur fille aînée Gratianne sera la seule à rester au pays, le reste de la fratrie choisissant d'émigrer en Argentine.

Une autre branche a fait le même voyage, celle d'un frère de Martin, le numéro 6 de la fratrie Urrizaga-Gortari. Pedro Urrizaga (né en 1853), marié à Ana Barcelona, est le père de la jeune femme dont j'ai raconté la rencontre lors d'un baptème en l'église San Bernardo de Buenos Aires. Les frères et soeurs de Maria Victoria vont tous essaimer en Argentine au tournant du 20e siècle. On les retrouve à Buenos Aires, puis à Salto ou Guerrico et jusqu'à La Pampa, grande plaine au centre du pays qui porte bien son nom... 

Un autre Pedro Urrizaga (!) né trois ans après "Pedro numéro 1" et quatre ans avant Martin se marie le 12 février 1884 à Santiago Apostol, la basilique jacquaire de Valcarlos, avec une jeune fille du même village, Marie Ausqui. Marie donnera naissance à cinq enfants, trois garçons et deux filles. Celui qui nous intéresse, c'est Juan. Né le 17 décembre 1892, c'est l'avant-dernier de la fratrie. Un rang inconfortable.

Alors qu'il est adolescent, l'Espagne fait face à de fortes tensions intérieures. La guerre perdue contre les Etats-Unis et une longue période d'instabilité à la tête du pays avant le retour de la monarchie ont eu pour conséquence une grave crise agraire, un retard industriel conséquent par rapport aux autres pays d'Europe et la montée des nationalismes, basco-catalans notamment. Ce contexte et sa situation de cadet semblent avoir décidé celui qui s'appellera bientôt John à quitter son pays.

Lui ne va pas choisir l'Argentine comme ses oncles et cousins mais l'Amérique, le fameux Far West.. ll s'installe à l'instar de nombreux basques dans le Nevada comme berger puis très vite, devient propriétaire d'un petit cheptel de brebis. Le 10 octobre 1925, il épouse une "payse", une Navarraise comme lui, Julia Urdiroz. Elle a 27 ans, lui 32 quand ils convolent à Salt Lake City (Utah). 

Avec leurs trois fils, Raymond "Ray" (1926), John "Johnny" (1927) et Robert "Speed" (1934), ils s'établissent à Ely (Nevada). L'épopée de cette famille est racontée par le fils de John, Richard Urrizaga, dans "The Outlaw and the Pocket Watch", non traduit en français mais disponible sur une plateforme de ventes en ligne bien connue.

Le pays natal restera ancré à jamais dans le coeur de tous ces "Amerikanoak", qui choisirent de vivre au loin. A un autre ouvrage écrit en 1957 par Robert Laxalt "Mon père était berger", j'emprunte cette jolie phrase qui reflète bien cet attachement : "Urrun bizi naiz, bainan bihotzez bethi zuzkin" (Je vis loin mais mon coeur est toujours près de toi)... 

Illustration : Pinterest (exposition non datée à Ely, Nevada)
Sources : Geneanet, FamilySearch, Cosmovisions.com (L'Espagne depuis 1898), Wikipedia
BibliographieRichard Urrizaga "The Outlaw and the Pocket watch", Page Publishing, Inc. 2016 
Robert Laxalt "Mon père était berger" - Un basque dans l'Ouest américain (Ed. Aubéron, réédité en 2009).

samedi 18 novembre 2017

La saga des Urrizaga (IV) - La rencontre

Mon vieux guide Baedeker de la République Argentine à la couverture rouge écornée m'apprend que le quartier Villa Crespo de Buenos Aires est né en 1888 quand fut installée sur des terrains appartenant à la province de La Plata une usine à chaussures, la Fabrica National de Calzado. Je suppose que celle-ci a vu travailler de nombreux émigrés fraîchement arrivés du Pays basque.

J'avise une église toute simple et décide de pousser la porte pour m'y reposer quelques instants. San Bernardo, c'est son nom, est assez récente puisqu'elle date de 1896. A peine ai-je le temps de m'imprégner de la sérénité du lieu qu'un groupe de personnes y pénètre à son tour et se dirige vers le baptistère. Je m'installe au dernier rang pour suivre discrètement la cérémonie.

Soudain, une très jeune mère, le visage en partie dissimulé sous sa mantille, s'assoit près de moi et me sourit. Tout en essayant de calmer un bébé de quelques mois posé sur ses genoux, elle se présente spontanément :

"Bonjour, je suis Maria Victoria Urrizaga, et voici ma fille Ana Isubihere, elle a neuf mois et a mal aux dents !
- Oh bonjour ! Dites, je suis curieuse mais qui sont ces gens ?
- Vous voyez cette jolie femme qui porte le bébé sur les fonts baptismaux ? C'est ma mère, Ana Barcelona, la marraine, et l'enfant, c'est Ana Rosa, la première fille de mon oncle maternel Pedro Barcelona. Elle a deux mois et demi, elle est née le 30 août. Vous êtes française, non ? 
- Ca s'entend tant que ça ?
¡Claro que si!" me lance-t-elle en riant et poursuit : "Mon oncle Pedro, vous savez, il est né en France, enfin, au Pays basque. Dans un village appelé Arnéguy. En fait, son vrai prénom, c'est Pierre."

Ma voisine me paraissant d'humeur bavarde, je décide d'en profiter :
"Alors votre mère aussi est née en France ?
- Non, c'est une curieuse histoire, vous savez. Mes grands-parents qui sont aubergistes à Arnéguy, Arnaud Barcelona et Marie Jaureguy, ont laissé leurs deux premiers enfants au pays et sont venus ici vers la fin des années 1850 quand l'Argentine accueillait des émigrés par milliers venant de toute l'Europe. 
Ma mère et son frère Guillermo sont nés ici en 1860 et 1862, puis mes grands-parents sont repartis à Arneguy où ils ont eu Pierre en 1868 et Jeanne en 1871. Ma mère n'a jamais connu sa petite soeur mais elle sait qu'elle s'est mariée cette année en février avec Dominique Gaztambide, un maçon d'Arnéguy. Par contre, son petit frère lui, est venu vivre ici, et s'est marié l'an dernier avec Agustina Gonzales, une Argentine. Maman était son témoin et maintenant, elle est la marraine de sa première née".

Maria Victoria reprend son souffle et tandis qu'elle chatouille sa petite fille pour lui faire oublier ses quenottes, je "digère" toutes les informations qu'elle vient de me donner. Ce n'est pas la première fois que je suis confrontée à ces aller-retours entre le Pays basque et l'Argentine, c'était déjà le cas de ma trisaïeule Dominica Biscaitchipy, mais là, j'en reste sans voix.

Ma lointaine parente* s'est montrée si gentille que j'ai un peu de scrupules à me sauver comme une voleuse mais lui expliquer ma présence en ce lieu et en ce jour serait trop compliqué...
[A suivre]

*Maria Victoria est née à Buenos Aires le 17/11/1881, elle a donc presque 19 ans le jour de ce baptême, le 07/11/1900. Son père, Pedro Urrizaga, né en 1853 à Valcarlos est un frère aîné de mon arrière-arrière-grand-père Martin Urrizaga (sosa 22). 

Illustration : Photo du livre de Claudio Salvador "Villa Crespo y la industria del cuero". 
Sources : Geneanet, FamilySearch, AD64, Généalogie64Historia de Parroquias de Buenos AiresArgentina Exception

jeudi 16 novembre 2017

La saga Urrizaga (III) - Les familles

Si je me réfère aux précieuses notes de Julian Alson-Haran déjà évoquées,  aux 17e et 18e siècles, de nombreux patronymes transmis de père en fils étaient souvent composés de deux noms accolés. Dans mon arbre, c'est le cas de De Barcelona y Granada (Maria Francisca, ma sosa 717, née en 1710) ou De Barcelona y Eguigorri (Bernardo, mon sosa 712 né ca 1700). 

Les Barcelona font partie des quatorze maisons nobiliaires de Valcarlos ou Luzaide. Son blason, décrit dans "L'Armorial de Bayonne, Pays basque et sud Gascogne" de Hubert Lamant Duhart, est constitué "d'argent à quatre fasces ondées de sinople" (vert en héraldique). La maison familiale devait se situer le long du chemin de Compostelle où il était d'usage d'accueillir les pèlerins, gracieusement ou non (comme de nos jours, somme toute).

A partir du 18e siècle, le nom est donné par le père mais cette règle n'est pas toujours suivie. J'ai déjà évoqué dans un de mes premiers billets le rôle de la maison au Pays basque. Au nom hérité du père vient s'accoler celui de la maison comme pour Bernard Barcelona-Meharin, né le 6 octobre 1857 à Arnéguy dans la maison Meharinia.

Julian Alson-Haran note également une forte consanguinité (in breeding) des familles de Valcarlos. La mémoire familiale véhiculait deux légendes à propos des Urrizaga, que mes arrière-grands-parents étaient cousins germains ce qui est archi faux et que nous avions des origines nobles, ce qui est partiellement faux à moins de considérer le blason des Barcelona comme le nôtre !

Ce qui est sûr c'est que je ne compte pas dans mon arbre le nombre de fils Urrizaga mariés à des filles Barcelona ou l'inverse. Le premier, Domingo Urrizaga dont j'ai déjà parlé (mon sosa 176) épouse à Valcarlos le 27 février 1786 Graciana Barcelona (ma sosa 177, baptisée le 12 juin 1760). La soeur cadette de Graciana, Maria Barcelona, baptisée le 28 mars 1764 à Valcarlos, épouse le 11 octobre 1784 Juan Gortari, né le 6 février 1748 toujours à Valcarlos. Ce sont mes sosa 180 et 181, les grands-parents paternels de Graciana Gortari (ma sosa 45) qui épousera en 1841 ... Pedro Urrizaga (mon sosa 44) ! A ce stade, j'espère n'avoir perdu personne.

Pour terminer sur une note plus légère, un mot sur la photo choisie pour illustrer ce billet. Pas d'ancêtres douaniers du moins dans cette branche à ma connaissance mais j'aime bien cette photo. Elle rappelle que Valcarlos se situe sur la frontière avec la France et que même si le village n'est qu'à trois kilomètres d'Arnéguy, mes ancêtres étaient espagnols ou français selon le versant de la vallée où ils avaient vu le jour...
[A suivre]

Note : Pour les non initiés à la généalogie, la numérotation dite de Sosa-Stradonitz est une méthode de numérotation des individus permettant d'identifier par un numéro unique chaque ancêtre dans une généalogie ascendante. 

Illustration : Carte postale Delcampe.net
Sources : Armorial des familles basques sur Wikipedia, notes de Julian Alberto Alson Haran, Geneanet, FamilySearch, AD 64, Généalogie 64

lundi 13 novembre 2017

La saga des Urrizaga (II) - Les origines

Les Urrizaga sont donc originaires de Valcarlos, dans la province basque-espagnole de Navarra*. Le nom basque du village est Luzaide qui signifie d'après le grand toponymiste Jean-Baptiste Orpustan "chemin long" (luze ou luza signifiant long en basque et ide étant probablement la contraction de bide, chemin). Quant au nom espagnol, on l'a vu précédemment, il viendrait de Vallis Karoli (1119) ou de la Val Carlos (1264) et ferait référence à la venue de Charlemagne après la défaite de Roncevaux qui n'est qu'à quelques encablures.  

Le premier Urrizaga natif de Valcarlos de mon arbre, c'est Pedro de Urrizaga (sosa 352). Il reçoit le baptême le 26 avril 1716 dans la paroisse de Santiago Apostol. C'est le troisième enfant et premier garçon de Juan de Urrizaga et Dominica de Ado dont je suppose qu'ils étaient déjà originaires du village mais sans pouvoir le prouver. Ses frère et soeurs sont par ordre Maria (1712), Graciana (1714) et Lorenzo (1718). 

J'ai un doute sur l'ascendance de sa femme : il existe une Maria de Andicoberri, baptisée le 7 juillet 1712, fille de Domingo de Andicoberri et Juana de Gaztambide et une autre dont les parents sont Miguel de Andicoberri et de Maria de Reclusa, baptisée le 9 octobre 1718. Je note que Julian Alson Haran a dû se poser les mêmes questions que moi et a choisi de ne pas statuer. Quoiqu'il en soit, c'est une Maria de Andicoberri qu'épouse "mon" Pedro de Urrizaga probablement avant 1740.

Ils auront cinq enfants : Juana (1740), Domingo (1743), suivis de deux Graciana nées en 1747 et 1755 (je vous avais prévenu que la répétition des prénoms devenait vite lassante et ce n'est que le début...). Celui qui m'intéresse c'est Domingo (sosa 176), baptisé à Santiago Apostol le 27 avril 1743 et né, d'après Julio Alson Haran, dans le "caserio" Oyorotenia. Il s'agit là d'une grande bâtisse, traditionnelle du Pays basque au 18e siècle.

J'en profite pour ouvrir une parenthèse sur le nom des maisons et par conséquent, des familles de Valcarlos. Plusieurs d'entre elles, ont reçu celles de villes médiévales importantes comme Barcelona, Bordeaux, Granada, Pamplona, Paris ou Toulouse ! Ces demeures imposantes étaient alignées en suivant le chemin de Compostelle. Malheureusement, la plupart furent incendiées en 1793 pendant la guerre de la Convention contre l'Espagne.

Les propriétaires se réfugièrent dans leurs "bordas" - fermes éloignées du centre du bourg - et certains y restèrent même après la reconstruction du centre du bourg. A Valcarlos, on reconnaît quatorze maisons nobles (je n'en ai pas retrouvé la liste) mais j'ai appris lors de mes recherches l'origine du nom "hidalgo". Il vient de "hijo de algo", qu'on pourrait traduire par "fils de quelqu'un", donc noble. 
[A suivre]  
* Aujourd'hui communauté (autonome) forale de Navarre.

Illustration : Vue générale de Valcarlos et de l'Aldartza (1250 m). 
Sources : Wikipedia espagnol ; notes de Julian Alberto Alson Haran ; Geneanet ; FamilySearch. 
Jean-Baptiste Orpustan : Nouvelle toponymie basque : nom des pays, vallées, communes et hameaux (monographie).  

vendredi 10 novembre 2017

La saga des Urrizaga (I) - Les sources

Mon dernier billet imaginait une rencontre avec mon arrière-grand-mère Gratianne Urritzaga (1883-1951) seule à être restée au pays alors que ses frères et soeur avaient pris un ticket sans retour pour l'Argentine. J'ai voulu en savoir plus sur cette famille, originaire de Valcarlos ou Luzaide en Pays basque espagnol, petit village à quelques lieues seulement de la frontière - toute symbolique - avec la France .

Je ne pensais pas que cette recherche me prendrait autant de temps et pourtant, j'y ai consacré une bonne partie de la semaine. Suivre les Urrizaga en Espagne, Argentine, Uruguay et Etats-Unis m'a parfois donné le tournis. La répétition à l'envi des mêmes prénoms sur trois ou quatre générations m'a fait la sensation de replonger dans "Cent ans de solitude", le roman épique de Gabriel Garcia Marquez ! Chez les Urrizaga, pas d'Aureliano ou de José Arcadio mais des Pedro, des Juan, des Maria et des Graciana à la pelle, même l'improbable Maria Eusebia est revenu dans plusieurs branches.

Difficile de trouver un angle d'attaque pour restituer ce travail sans égrener des noms, des dates et des lieux au risque de perdre mon lecteur, comme je me suis parfois perdue moi-même. Ceux qui suivent ce blog savent par ailleurs que ce n'est pas mon style. Je préfère de beaucoup le côté anecdotique de la généalogie que je pratique en amateur depuis trois ans, quitte à déplaire aux puristes, ce que j'assume.

Néanmoins, pour ce premier volet de la saga Urrizaga, j'ai choisi de parler un peu "méthode", ce qui me permet de coller en même temps à l'un des généathèmes du mois de novembre proposé par la Gazette des Ancêtres qu'on pourrait résumer par "Du bon usage des sources" : les croiser, les vérifier, les partager. 

Prenons donc "mes Urrizaga" d'Espagne, j'ai la chance d'avoir une généalogie dont certaines branches ont déjà été étudiées avec plus ou moins de rigueur par trois membres de Geneanet, un site de généalogie en ligne très largement "collaboratif". Je précise que je n'ai que la version "basique" gratuite et que par conséquent, je ne prends en compte que les arbres en ligne en accès libre. 

Le contributeur le plus prolixe se nomme Julio A. Alson-Haran, il est espagnol et je lui dois beaucoup. Il s'est largement documenté sur les origines de Valcarlos dont le nom viendrait de ce que Charlemagne s'y serait arrêté en revenant de Roncevaux (où chacun sait que ce sont les Basques et non les Arabes qui ont tué son neveu Roland !). Bref, Julio a fait un énorme travail d'indexation d'actes de naissance et de mariage de l'autre côté de la frontière.

Néanmoins, une fois après avoir profité de ce "défrichage", j'ai pris la peine de vérifier sur FamilySearch (le site des Mormons) les informations qui concernaient directement "mes ancêtres" et de noter sur mon logiciel Généatique les références de chaque acte. Pour certaines branches qui ne concernaient pas directement Julio ou les autres contributeurs, j'ai poursuivi ainsi mes propres recherches.

FamilySearch m'a également permis d'avancer sur la "diaspora" Urrizaga, lesquels ont essaimé en Argentine surtout mais aussi en Uruguay et aux USA (Utah, Nevada). Enfin, comme les ramifications prenaient souvent leurs sources en Pays basque français, je me suis appuyée soit directement sur les AD64 (elles sont en ligne mais on ne peut plus avoir les copies d'actes en format jpg ce qui est bien regrettable) soit sur l'énorme travail d'indexation réalisé par la formidable association Généalogie64.

Voilà pour le "making of", pour les prochains billets, nous rentrerons dans le vif du sujet...

[A suivre]

Illustration : Valcarlos, vue générale (delcampe.net)

samedi 21 octobre 2017

Celle qui est restée

Mariage de Dominica Etchemendy et Jean Curutchet
© Collection personnelle Rodolfo Lara
Décidément, ce "rendez-vous ancestral" me pousse à toutes les audaces. Cette fois, je vais me glisser subrepticement parmi les invités d'une noce. Nous sommes le 20 juin 1930 à Saint-Jean-le-Vieux, Basses Pyrénées, et c'est le mariage de ma grand-tante, Dominica Etchemendy avec Jean Curutchet. Elle, je l'ai un peu connue enfant quand nous allions rendre visite à cette soeur aînée de ma grand-mère paternelle dans sa maison de Saint-Jean-Pied-de-Port. Mais aujourd'hui, ce ne sont pas les mariés qui m'intéressent.

Non, celle que je veux approcher car elle m'en apprendra davantage sur mon sujet, c'est mon arrière-grand-mère, Gratianne Urritzaga. Quand je me suis lancée dans l'étude de cette branche, j'ai été frappée par le nombre de départs pour le "nouveau monde". Or, chez "mes" Urritzaga*, toute la fratrie a émigré en Argentine au début du 20e siècle, toute, à l'exception de mon arrière-grand-mère Gratianne. Si elle n'était pas restée enracinée dans son Pays basque natal, je ne serais pas là aujourd'hui. 

Et la voilà justement qui s'approche de moi, pensant sans doute que je suis une invitée de la famille du marié, venue du village voisin de Saint-Michel. Vêtue d'une robe couleur de jais - elle porte le deuil de son mari mort il y a deux ans - très brune, plutôt mince, le cheveux relevés en chignon à bandeaux, elle a un sourire doux tandis qu'elle s'avance vers moi en me tendant une cafetière fumante :

"Egun on Amatxi, je suis votre arrière-petite-fille et je suis journaliste. Je sais que vous êtes très occupée mais pourrais-je vous poser deux ou trois questions ? C'est pour un reportage sur la diaspora basque". Elle m'observe, interdite, je ne suis pas sûre qu'elle ait bien compris et je profite de l'effet de surprise pour continuer :

- Vous êtes née le 19 septembre 1883 dans ce village et vous êtes l'aînée et l'héritière de cette maison, ce qui explique peut-être que vous n'en soyez jamais partie ?
- En fait non, me coupe-t-elle, ce n'était pas cette maison mais une autre. Je suis née à Larrondoa. Celle-ci, Bidakurria, nous l'avons achetée avec mon mari Jean Etchemendy. Lui aussi, vois-tu, est parti tenter sa chance en Amérique et est revenu avec un petit pécule. Mais oui, là où tu as raison, c'est que je suis la seule à être restée, tous mes frères et soeur sont partis.
- Avez-vous de leurs nouvelles ?
- Bai, je suis toujours en contact avec ma soeur cadette Maria qui s'est marié avec Michel Dorronsoro, un Basque qu'elle a connu là-bas. Ils vivent à La Plata et ils ont huit enfants.
- Et vos frères ?
- Les trois sont partis également, ils ont été aussitôt portés insoumis (soupir). Seul Jean-Félix s'est marié, lui aussi à La Plata. Avec sa femme Josefa Arteaga, ils ont eu deux enfants, un garçon et une fille.
- Mais Amatxi, plus surprenant, j'ai appris que votre propre mère Dominica Biscaïchipy, était née à Buenos Aires ?
- Tu es bien renseignée, en effet. Mes grands parents maternels sont partis en Argentine où ils ont eu ma mère, ils sont revenus ici, se sont mariés et en ont profité pour la reconnaître comme leur fille. Plus tard, ils ont eu mon oncle Laurent.
- Et saviez-vous que vous aviez des cousins Urrizaga en Uruguay et même dans l'Ouest Américain ?
- Tu sais, au départ la famille venait de Valcarlos, même si c'est tout près d'ici, c'est en Espagne et au siècle dernier, l'Espagne était plus pauvre encore que la France et donc, beaucoup n'ont pas eu d'autre choix que de partir. Certains sont revenus, d'autres sont restés, c'est comme ça Gaichoua !
- Je comprends. Milesker Amatxi, je vous laisse à vos invités.
- San untxa, petite !"
Maria Urrizaga et Miguel Dorronsoro
© Collection personnelle Rodolfo Lara
Pour la petite histoire, les deux photos ci-dessus m'ont été envoyées suite à un précédent billet par un petit-fils de Maria Urrizaga-Dorronsoro qui vit à La Plata (Argentine). Sur la photo de groupe, ma grand-mère est assise en bas à droite, à côté de sa soeur Maddie, elle-même assise à côté de mon arrière-grand-mère Gratianne. Les soeurs de la mariée sont toutes reconnaissables au long col blanc sur leur robe noire. Enfin, les notes en espagnol précisent qu'il s'agit d'un souvenir de la famille d'Europe de la grand-mère. Emouvant, non ? Gracias Rodolfo Rogelio Lara !  

 L'état civil français a ajouté un "t" (Urritzaga). En basque espagnol (origine de la famille),  le nom est Urrizaga.

Lexique
Egun On Amatxi (prononcer "amatchi") : Bonjour Grand-mère
Milesker : Merci
Bai : oui (ez = non)
Gaichoua : Expression qui peut se traduire par "bon sang"
San Untxa : Au revoir (bas-navarrais)

Sources
AD 64, Association Généalogie 64, Family Search, et mémoire familiale.

samedi 15 juillet 2017

D'hier à demain

Une certaine effervescence s'est emparée de la maison d'Etchecoparia en ce 8 mars 1889. Les femmes règnent sur la cuisine et ne laissent personne entrer tandis qu'une bonne odeur de garbure titille les narines. Des enfants courent partout et se font rabrouer par les hommes en plein conciliabule près de l'âtre. Parmi eux, je reconnais à sa soutane le Père Emmanuel Inchauspé, venu exprès de Bayonne célébrer la messe. 

Assise dans un fauteuil antédiluvien, une frêle silhouette a du mal à rester imperméable à tout ce remue-ménage autour d'elle. Elle en est pourtant la raison. Je m'approche. Ne voulant pas renouveler la bévue de mon dernier rendez-vous ancestral, j'ai choisi une tenue discrète : jupe et corsage noir, mouchoir de tête noué sur mes cheveux. De toute façon, je gage qu'elle ne connaît pas tous ses arrière-petits-enfants...

"Urte Buru on Amama !" Ce n'est pas tous les jours qu'on a cent ans !
- Eh oui, je suis née en 1789, sous l'Ancien Régime, l'année de la Révolution française !
- Vous êtes venue au monde dans cette maison ?
- Non, à Tardets, dans la Maison Duthurburu. Ma petite sœur Marianne y vit toujours, elle a 95 ans mais on m'a dit qu'elle avait été fatiguée cet hiver, elle n'a pas pu venir aujourd'hui. Avant nous, nos parents avaient eu trois enfants, mon frère aîné Jean-Germain et mes sœurs Engrâce et Anne. Ils sont morts aujourd'hui. Gaichoua, à mon âge on est entouré de plus de morts que de vivants !
- Vous vous êtes mariée dans ce village, à Abense de Haut ?
- Oui, mon promis était d'ici, Jean-Baptiste Inchauspé, Battitta on l'appelait. Quand je suis arrivée, il fallait partager la maison avec mes beaux-parents. Nous étions les "maîtres jeunes" de l'etche Harismendy, j'avais 22 ans. Mon père était praticien à la ville, alors forcément, ça m'a fait drôle d'épouser un cultivateur mais bah, c'était comme ça...
- Vous avez eu beaucoup d'enfants ?
- Ah ça oui, dix en tout mais tous n'ont pas vécu. De sa canne, elle désigne l’ecclésiastique : "Celui-là c'est un savant, il est de l'Académie basque et c'est aussi le vicaire général de l’évêque de Bayonne, on dit que Monseigneur ne peut pas se passer de lui !"      
Toute la fierté d'une mère passe dans le regard de la vieille dame. Je me tais. C'est elle qui finit par briser le silence :
- "Et toi tu es qui ?
- Je suis une descendante de votre première fille, Anne, enfin Aimée. Elle a épousé Raymond Eppherre de Sunharette en 1841, vous vous souvenez ? Voilà, je suis une Eppherre". Une Eppherre née au 20e siècle mais ça, elle n'a pas besoin de le savoir... Il est temps de prendre congé d'autant que je me suis invitée et que le chanoine commence à lorgner de mon côté...

"Agur Amama ! J'ai été contente de faire ce brin de causette avec vous". Un peu triste aussi de vous quitter car je sais que vous ne survivrez pas longtemps à votre fête de centenaire. Le 29 mars 1889, Marie-Jeanne Duthurburu veuve Inchauspé s'éteint dans sa maison d'Abense de Haut, village souletin dont la devise est : "Atzotik biharrera"...     

Lexique
Urte buru on : Bon anniversaire
Etche ou etxe : maison
Gaichoua : Expression qui peut se traduire par "bon sang"
Agur Amama : Adieu Grand-mère (en souletin)
Atzotik biharrera : D'hier à demain

Sources
AD 64, Association Généalogie 64, Wikipedia (pour la biographie du Chanoine Inchauspé)
Illustration : Jean-Paul Tillac dit Pablo Tillac (1880-1969)  

mercredi 21 juin 2017

Quand le sort s'acharne sur une famille

En parcourant l'acte de mariage de mes trisaïeuls Martin Etchemendy et Isabelle Esponda avant ma "rencontre" avec cette dernière, j'ai vu que celle-ci était fille unique. Néanmoins, il y était fait état d'un cousin germain du côté paternel auxquels ses parents avaient emprunté une assez grosse somme. Dette que le mariage avec "Martin l'amerikanoak" allait pouvoir éponger...  

Le cousin en question, Jean Esponda, cultivateur et maître de la maison Bordato à Béhorléguy, tel qu'il est mentionné dans l'acte en question, est né le 23 juillet 1821 et a donc trente ans quand il se marie le 24 novembre 1851 avec une jeune fille du même village, Dominica Larralde. Ensemble, ils auront d'abord deux fils dont le deuxième, Arnaud, décède à l'âge de cinq mois, suivis de huit filles. Cette famille, à première vue banale dans le contexte de l'époque, va pourtant me révéler bien des surprises. 

Le 17 décembre 1873, Jean le père qui a plutôt bien réussi dans la vie au point de pouvoir aider son oncle dans le besoin, meurt à l'âge de 52 ans dans sa maison de Bordato. Huit jours auparavant, le notaire, Maître Jean-Baptiste Etcheverry de Saint-Jean-Pied-de-Port vient sur place rencontrer un homme malade certes mais "sain de corps et d'esprit" qui souhaite dicter son testament. Sa femme, Dominica Larralde en profite pour en faire de même.

S'ils sont assez classiques (jouissance des biens et usufruit au dernier vivant) et désignation d'une héritière, en l'occurrence la fille aînée Gracianne, née le 6 mai 1852, une mention dans ces testaments m'intrigue. Ils stipulent en effet que l'héritière doit rester dans la ferme et renoncera à ses droits si elle part en Amérique. Pourquoi cette précision ? Et surtout pourquoi aucune mention n'est faite du fils aîné, Jean, né le 2 janvier 1847 ?  

L'explication viendra plus tard dans l'inventaire des biens familiaux demandé par Gracianne Esponda le 21 janvier 1875, le jour de la signature de son contrat de mariage avec Jacques Harguindeguy lui aussi natif de Béhorléguy. Pour la première fois, on évoque un frère Jean "consanguin", cultivateur à Buenos-Ayres !

Dans les registres de l'agent Guillaume Apheça, déjà évoqués, je trouve bien un Jean Esponda de Béhorléguy embarqué le 5 décembre 1873 à bord de la "Gironde". Ce qui, si c'est bien lui, voudrait dire qu'il est parti deux semaines avant la mort de son père, lequel était déjà malade. Il est alors âgé de 26 ans et en toute logique devrait être l'héritier. Mais au Pays Basque, il n'était pas rare que les parents désignent un autre enfant pour leur succéder... 

Envie de nouveaux horizons, "enrôlement" par un habile "marchand de palombes", reniement par ses parents qui lui préfèrent sa soeur et ne le mentionnent même pas dans leur testament ? Quelles sont les motivations de Jean ? Nous ne le saurons jamais... Mais une autre surprise de taille nous attend à la lecture de l'inventaire et du contrat de mariage de la fille aînée !   

L'année 1874, c'est-à-dire celle qui suit le départ du fils aîné pour l'Argentine et la mort du père, voit mourir trois soeurs dans la maison Bordato. Catherine, la cadette de Gracianne, née en 1854, s'éteint à l'âge de 20 ans le 22 août. Le 20 septembre, c'est au tour de Dominica dite Domena, âgée de 17 ans (née en 1857) et trois jours après, le 23 septembre, Marie âgée de 15 ans (née en 1859) les suit au cimetière !

A quoi les trois soeurs ont-elles succombé ? Tuberculose, choléra ? (mais au vu des registres, il n'y a pas eu d'autres décès dans la commune cette même année laissant penser à une épidémie). Pire, un autre nom interpelle dans le récapitulatif des décès de 1874 à Béhorléguy, celui de Dominica Larralde, leur mère ! Veuve, âgée de 50 ans, on peut imaginer que Dominica meurt de chagrin le 19 novembre de cette même année. Quelle hécatombe !


Ainsi, lorsque Gracianne alors âgée de 23 ans se fiance avec Jacques Harguindeguy et fait procéder à l'inventaire de la maison, elle se retrouve chef d'une famille décimée. Son oncle maternel Martin Larralde devient tuteur des trois petites soeurs restantes (une est morte en bas âge), Marie-Gasté, Brigitte et une autre Gracianne, âgée de 13, 11 et 8 ans au décès de leur mère. Jean Chembero, cousin de leur père (et de mon aïeule Isabelle) est désigné comme subrogé tuteur.

Il arrive parfois que la généalogie réveille de petits et grands drames intimes enfouis sous de vieux papiers ... 

Illustration : Un jour gris dans la vallée, Angel Cabanas Oteiza;
Sources : AD 64 (état civil et archives notariales), Institut culturel basque (Eke-icb) pour les registes de Guillaume Apheça.     

samedi 17 juin 2017

A la claire fontaine m'en allant promener

La source n'était qu'à une centaine de mètres de la Maison Çubiat, je m'étais cachée à proximité de la fontaine et j'entendais les voix aiguës des femmes. C'était là me semblait-il que j'aurais le plus de chances de la croiser, sur le chemin du retour. Il ne me restait plus qu'à espérer qu'elle serait seule.

Elle apparut soudain au détour d'un sentier bordé de hautes fougères, marchant d'un bon pas malgré la lourde ferreta perchée sur sa tête qui la déséquilibrait quand son pied heurtait une pierre. Je tentais une approche : 

"Vous me faites penser à une Indienne ! 
- Vous venez d'Amérique ? Comme mon promis ?
- Non, pas ces Indiens-là, une Indienne d'Inde, c'est un pays lointain où j'ai vécu, en Asie. Les femmes portent des cruches en terre cuite sur la tête, comme vous votre seau. Ce sont elles qui sont préposées à la corvée d'eau.
- Ah bon !" Elle me détailla avec ses petits yeux noirs perçants et reprit :
- "Vous êtes bizarre, vous, en cheveux, et en pantalon comme un homme !
- Je viens du 21e siècle, c'est comme ça que les femmes s'habillent maintenant, enfin pas toujours...
- Ouille, ouille ama, on aura tout vu ! Et vous êtes qui ?
Ça va vous paraître bizarre mais je suis votre arrière-arrière-petite-fille, vous êtes la grand-mère paternelle de mon amatxi.
- N'importe quoi, je ne suis pas encore mariée !
- Je sais mais vous le serez bientôt. Vous êtes fiancée à Martin Etchemendy d'Arnéguy, un Amerikanoak qui vient de rentrer au pays. Et il est drôlement riche, dites donc ! Entre l'héritage de sa mère décédée au printemps dernier et la petite fortune qu'il a ramenée d'Amérique où l'on dit qu'il aurait aidé à trouver une mine d'or, il apporte plus de 4000 francs.
- Vous êtes bien renseignée, à croire que vous travaillez pour Maître Etcheverry, notre notaire de Saint-Jean-Pied-de-Port...
- J'ai mes sources, moi aussi.
- Ah, et maline en plus, vous me plaisez malgré votre tenue débraillée. Mais vous savez, je suis un beau parti moi, le meilleur à Mendive et à plusieurs lieues à la ronde !
- C'est exact, vous êtes Isabelle Esponda, la fille des maîtres de Çubiat et vous êtes fille unique. Mais vous avez pris votre temps, 32 ans pour un mariage en 1873, c'est tard. Finalement, vous êtes en avance sur votre siècle, c'est environ à cet âge que les filles se marient chez nous maintenant..."

Elle se tut, peut-être étais-je allée trop loin ? Et puis, sur le ton de la confidence :
- "Oui, je sais, peut-être un peu tard aussi pour avoir des enfants...
- Rassurez-vous, vous en aurez plusieurs, sinon, je ne serais pas là pour vous parler. Mon arrière-grand-père Jean sera le troisième, et il y en aura encore deux après.
- Je n'ai donc pas besoin alors d'aller aussi souvent à la Chapelle Saint-Sauveur sur la route d'Iraty ?
- Celle des légendes ? Evitez, vous risqueriez de rencontrer le Basajaun ! (rires).
- Vous faites vous-même une drôle de sorcière, Mademoiselle-je-sais-tout !
- Eh oui, c'est la généalogie, ça vous rend omniscient."

Elle haussa les épaules et reprit sa démarche chaloupée vers la grande maison. En route vers son destin.

Lexique 
Ferrata : récipient en bois servant à porter l'eau sur la tête au Pays Basque (herrade au Béarn).
Amerikanoak ou amerikanuak, Basque qui a fait fortune aux Amériques (Ouest américain, Argentine, Uruguay, Chili) et revient au pays se faire construire une belle maison (ou épouser une héritière comme mon aïeul...).
Ama : maman, Amatxi, grand-mère (en Basse Navarre et au Labour).
Basajaun : littéralement "Seigneur de la forêt", homme corpulent, poilu et sauvage, assez terrifiant, protecteur des troupeaux.

Sources : AD 64 (état civil et archives notariales), mémoire familiale, Objets d'hier (pour la ferrata), paysbasque1900.com et aussi ici pour la légende de la chapelle St Sauveur.
Pour ceux que la mythologie basque intéresse, je recommande la trilogie du Baztan de Dolorès Redondo (traduit de l'espagnol, en poche chez 10-18).

mardi 13 juin 2017

Qui paie ses dettes s'enrichit


Au premier plan, le Cornélie 
Le 23 avril 1861, c'est une jeune femme d'à peine vingt-deux ans qui se présente à l'étude de Maître Dalgalarrondo, notaire à Mauléon. Elle a rendez-vous avec Augustin Necol, propriétaire à Trois-Villes. Celui-ci est vraisemblablement un agent d'émigration, un de ces "marchands de palombes" déjà évoqué.

En effet, Marie s'apprête à lui signer une reconnaissance de dette d'un montant de 300 francs pour prix du passage de sa petite soeur mineure Marianne dans l'entrepont du "Cornélie" qui mettra très prochainement à la voile (sic) pour Buenos Ayres au port de Bayonne. Le Cornélie [photo] est une corvette-aviso de dix-huit canons qui à l'époque reliait la France à l'Argentine en trois mois.

La future passagère est âgée d'à peine dix-sept ans. Elle est la fille cadette de Pierre Argain, d'abord domestique puis cultivateur à Aussurucq, et de Catherine Oyhamburu dite Harchoury. Tous deux quinquagénaires au moment de la transaction, ils laissent pourtant à leur fille aînée et héritière, le soin d'hypothéquer pour garantir la dette leurs biens immeubles en nature (bâtiments, cours, jardins, terres cultivées, vignes (!), bois et fougeraies", situés sur la commune d'Aussurucq.

Marie Argain s'engage ce jour-là à rembourser au Sieur Necol la somme empruntée de trois cent francs sans intérêt dans un délai d'un an puis passé ce terme, avec l'intérêt "légal", non précisé dans l'acte. Lequel acte est signé par Augustin Necol, le notaire et deux témoins mais pas par Marie qui ne sait pas écrire.

Le 27 mai 1862, soit un peu plus d'un plus tard, Augustin Necol retourne voir Maître Dalgalarrondo. Il a reçu entre temps la somme de trois cent francs de la part de Marianne Argain depuis Buenos Ayres. Il donne donc quittance aux soeurs Argain de leur dette et "consent la main levée et la radiation entière et définitive" de l'hypothèque.

Comme toujours, lorsque l'on se trouve en présence d'une telle histoire, on aimerait savoir ce qu'en sont devenus les protagonistes... De Marie, je n'ai trouvé trace ni de mariage ni de descendance ni d'acte de décès, du moins à Aussurucq. A vrai dire, j'avais déjà eu des difficultés à trouver son acte de naissance car elle a d'abord été déclarée née de père inconnu par son grand-père maternel avant d'être reconnue par ses parents dans leur acte de mariage (et à ce moment, Catherine est déjà bien enceinte de Marianne !)

Marianne, si c'est bien elle, apparaît dans les registres de Buenos Aires en 1895. Elle est mentionnée lors du mariage de sa "fille naturelle" Norberta Argain à San Jose Gualegaychu, Entre Rios, Argentina. Là, s'arrête ma "piste argentine" à ce jour. Quant à Augustin Necol, je retrouverai plusieurs autres actes similaires signés par lui dans les archives notariales de Maître Dalgalarrondo.

En effet, de très nombreux jeunes gens embarquèrent dans ces années-là à destination de Buenos Aires ou Montevideo : 200 000 basques entre 1857 et 1864 selon l'association Euskal Argentina. Notons qu'en 1862, la traversée avait subi une légère inflation, elle s'élevait alors à 320 francs...

Sources : Delcampe.net (pour la photo), AD 64 (état civil et actes notariés), Généalogie 64, FamilySearch, euskal-argentina.com et emigration-pyrenees.fr

lundi 22 mai 2017

Bertrand ou Jeanne ? Mystère autour d'une naissance

Mauricio Flores Kaperotxipi
La généalogie apporte chaque jour son lot de surprises. Récemment, j'ai repris une branche de la mienne et je suis tombée sur un acte de naissance d'une Jeanne Esponde, née le 11 juin 1809 à Mendive (Basses-Pyrénées) qui, de prime abord, m'a semblé être une soeur de mon arrière-arrière-arrière-grand-père Bertrand Esponde (sosa 42). En l'intégrant dans mon arbre généalogique, je me suis alors aperçue que tous les deux étaient nés ... le même jour !

J'ai tout de suite pensé à une naissance gémellaire mais j'ai eu beau regarder, je n'ai retrouvé que l'acte de naissance de Jeanne dans le registre. Pourtant, j'étais sûre d'avoir enregistré précédemment celui de mon aïeul Bertrand, et j'en avais gardé une copie. Puis, je me suis souvenue que les AD64 ont souvent deux registres, un départemental et un municipal. Il ne me restait plus qu'à comparer les deux... 

Première anomalie, la collection départementale compte douze pages et la municipale, quinze pour les registres 1807-1812 et, dans cette dernière, je trouve bien l'acte de naissance de "mon" Bertrand : même jour, mêmes témoins, même maison (très éclairante la mention des maisons au Pays Basque !) et même identité de la mère, Marie Çubiat (sosa 85), Quant au père, il est présent mais pas nommé. Deuxième anomalie, l'acte de naissance de Jeanne se trouve lui, dans le registre départemental. 

Enfin, les deux actes ne sont pas identiques, il existe des différences comme l'heure de naissance (deux heures de relevée pour Jeanne et cinq heures du soir pour Bertrand). En y regardant de plus près, je m'aperçois que sur l'acte de naissance de Bertrand, la déclaration des témoins fait état d'un enfant "femelle" et que le prénom semble avoir été effacé puis corrigé. Pour en avoir le coeur net, je décide de rechercher des traces de Jeanne postérieures à sa naissance. Rien. Ni acte de mariage, ni acte de décès.

Ma conclusion : comme je ne pense pas être en présence d'un phénomène transgenre, j'en déduis qu'au moment de son mariage avec Gracianne Ohyamburu (sosa 43) le 29 avril 1839 quand il a fourni son acte de naissance (comme indiqué dans l'acte de mariage), Bertrand Esponde a dû se rendre compte qu'il avait été déclaré "fille" et sous le prénom de Jeanne. Et c'est à ce moment-là que le maire a dû effectuer la correction du prénom (mais pas du sexe !) dans le registre de la commune sans que ceci ne soit reporté sur le registre départemental.

L'histoire ne dit pas dans quel état se trouvaient le père et ses voisins, les sieurs Bidegain et Ondartz (je les mentionne pour la postérité) quand ils sont venus déclarer ce 11 juin 1809 la naissance du nouveau-né !


Acte de naissance de Jeanne Esponde le 11 juin 1809

Acte de naissance de Bertrand Esponde le 11 juin 1809


samedi 20 mai 2017

Histoire d'un rendez-vous manqué

Carte postale ancienne Delcampe.net
Bientôt deux heures que je suis seule dans cette petite salle du Château de Ruthie. Devant moi, étalés sur la table, une douzaine de registres reliés en cuir rouge que m'a apportés la secrétaire de la mairie d'Aussurucq. Deux heures que je déchiffre des écritures des siècles passés et qui, mis bout à bout, résument une vie : on naît, on se marie, on a des enfants, on meurt. 

J'ai un peu chaud, ma vue se brouille, mes pensées vagabondent de plus en plus... Soudain, des bruits de voix dans la pièce d'à côté :
"Mais enfin, mon Père, vous pensez qu'ils vont bientôt arriver ? C'est que je n'ai pas que ça à faire moi, on m'attend à l'étude !
- Ne vous inquiétez pas, Maître, Monsieur l'instituteur est homme de parole".   

Je glisse un oeil par la porte entrebâillée. J'ai beau savoir que le château servait de presbytère avant d'abriter la mairie, qu'elle n'est pas ma surprise de voir un curé en soutane devisant avec un gentilhomme en habit semblant tout droit sorti d'un roman de Balzac ! De plus en plus irrité, celui-ci se saisit d'un porte-plume et commence à écrire tout en énonçant pour l'auditoire :

"Aujourd'hui, 6 octobre 1856, par devant nous Jean Casenave, notaire à la résidence de Mauléon, chef-lieu du troisième arrondissement des Basses Pyrénées furent présents la dame Engrace Iribarne appelée aussi Sorçaburu ou Sagaspe, travaillant au métier de tisserante (sic) résidant en ladite commune d'Aussurucq et..."

A ce moment, j'aperçois une femme que je n'avais pas vue, la quarantaine, coiffée d'un mouchoir de tête blanc et chaussée de sabots de travail. A ses côtés, un homme du même âge vêtu de la traditionnelle chamarra* noire et le béret posé sur l'occiput. 

"Ah les voilà ! s'écrie l'homme d'église, je vous l'avais bien dit, Maître." Il n'a pas l'air en forme notre brave curé, sa mine est grise et son souffle court quand il accueille ses ouailles, un jeune couple que je reconnais aussitôt sans les avoir jamais vus : mes arrière-arrière-grands-parents, Dominique Irigoyen, instituteur du village, 27 ans, présente ses excuses au notaire, sa jeune femme Marie-Jeanne Dargain-Laxalt s'est sentie soudain souffrante.  

J'ai bien envie d'aller les saluer mais je ne pense pas que ce soit du goût de l'homme de loi. Je devine la raison de l'indisposition de ma chère aïeule, je sais qu'elle est enceinte de quatre mois, un petit Joseph s'annonce pour le printemps prochain. Et qu'elle est déjà fatiguée par ses petites Marie, trois ans, Marguerite, deux ans et le bébé Pierre, un an, alors qu'elle-même n'a que 22 ans. Ce qu'elle ignore, c'est que ce ne sont que les premiers de ses quatorze enfants, elle une fille unique !

Sa présence s'explique car c'est elle l'héritière des terres dont parle le notaire en poursuivant maintenant que tous les protagonistes sont là : les deux témoins, le Père Pierre Etchegoyhen-Etcheverry, desservant de la paroisse, et le sieur Dominique Necol dit Jaureguiberry, charpentier, les vendeurs et l'acheteuse. La transaction porte sur une pièce de terre labourable de dix-huit ares vingt centiares (1820 mètres²) appelée "Guessaltia" cédée pour la somme de trois cent francs.

Tous signent l'acte de vente à la suite du notaire, sauf l'acquéreuse qui ne sait pas écrire, et chacun repart vaquer à ses occupations. Je ferais bien un bout de chemin avec mes aïeux mais malgré son jeune âge, Dominique m'impressionne, quant à Marie-Jeanne, elle a l'âge d'être ma fille. Alors, je les regarde prendre la direction de la maison Laxalt en traversant le terrain devant le château qui bientôt abritera un fronton où leurs descendants joueront des années durant à la pelote.

La porte s'ouvre soudain sur la secrétaire de mairie qui m'annonce que celle-ci va bientôt fermer et me demande si j'en ai encore pour longtemps. Un doute me gagne : me serais-je assoupie ?

Epilogue ; mon intuition était bonne, deux jours après, deux voisins sont venus signaler que le "pasteur de brebis" du village, le Père Etchegoyhen, s'était envolé au Royaume des Cieux. Quant à mes ancêtres, ils seraient peut-être surpris d'apprendre que sur la terre de Guessalia, un de leurs arrière-arrière-petits-enfants, mon cousin, a bâti sa maison...

Sources : AD64 (état civil et archives notariales de l'Etude IV de Mauléon, Pyrénées Atlantiques), association Ikarzaleak pour l'histoire du château de Ruthie et mémoire paternelle. 

*Chamarra : veste courte noire à une ou deux fermetures portée autrefois en Soule et Basse Navarre.

vendredi 5 mai 2017

Les passagers de l'entrepont (IV)

Débarquement à Buenos Aires - Non daté
Autant le dire tout de suite, nous ne saurons pas si Dominique Ressegue de Barcus était sur les quais de Buenos Aires pour accueillir sa soeur Magdeleine. C'est ainsi, la généalogie débouche souvent sur des impasses. Le plaisir est dans la quête, la frustration aussi, souvent. Aucune trace des Ressegue, de Marie Mirande, d'Anne Heguiaphal, de Jean Behety, de Jean Harchinchu ou des Navarrais.

Même mon lointain parent, Pierre Eppherre d'Alçay, qui portait les mêmes nom et prénom que mon grand-père, je ne l'ai pas retrouvé dans le recensement de 1895 en Argentine, ni en Uruguay voisin. D'après son livret militaire, il est déclaré "insoumis" le 6 juin 1893. Au regard de son adresse une indication plutôt vague : Amérique. On retrouve bien un Pedro Eppherre déjà évoqué et au fond, peut-être me suis-je trompée depuis le début ? Je ne désespère pas d'obtenir des réponses un jour...

Un dont on sait en revanche ce qu'il est devenu, c'est le benjamin du groupe. Vous rappelez-vous de Jean Eliçabe de Charritte, 14 ans au moment de la traversée ? Triste destinée que la sienne, son livret militaire nous apprend qu'il a contracté la fièvre jaune au Brésil. Il décède à l'hôpital de Sao Sebastiao (province de Rio de Janeiro) le 11 mai 1896, à l'âge de 22 ans. Le consul de France au Brésil en fait la déclaration auprès des autorités militaires qui, je suppose, en informent les malheureux parents.

Un Bernardo Dorgambide apparaît dans le census de 1895 de Buenos Aires, son âge colle avec celui de notre "Beñat", le "meilleur copain" de Pierre. Il est marié avec une certaine Juana (Jeanne) Vidal ou Bidat selon les actes, née en 1874 à Buenos Aires. Ils ont eu deux fils dont on retrouve les actes de baptème à l'église San Jose de Flores de Buenos Aires, celui de Domingo (Dominique) le 14 septembre 1895 et celui de Martin le 22 mai 1897.

Curieusement, sur son livret militaire, il est mentionné que Bernard Dorgambide a une adresse en Argentine en mars 1901 mais le 24 juillet 1904 on le retrouve à La Bastide-Clairence, son village natal. Un mois jour pour jour plus tard, il est réformé ... pour obésité ! Il ne fera pas la guerre de 14-18.

Jean Chanquet d'Esquiule est recensé en 1895 en Argentine et à cette date, il est encore célibataire. Pourtant, le 5 février 1898 est baptisé en l'église Nuestra Señora de Balvanera à Buenos Aires, un petit Enrique fils de Juan Chanquet, 30 ans, et Eugenia Elissetche, 24 ans, les deux originaires de France et demeurant à Marcos Paz. Le parrain de l'enfant est un certain Juan M. Chanquet, 45 ans, français. Peut-on alors en conclure que lorsqu'il s'embarque sur le Congo en octobre 1888 Jean Chanquet s'apprête à retrouver son "oncle d'Amérique" ?

Lui aussi reviendra en France en 1913 et servira sa patrie brièvement avant d'être réformé en 1915 pour cécité.  A Buenos Aires, il a peut-être croisé Jean-Pierre Halcepo de Sainte-Engrâce qui lui aussi s'est marié avec une française, Maria Luisa Carsuza, et dont la fille Catalina est baptisée le 28 janvier 1905 dans la même paroisse qu'Enrique Chanquet. D'après son livret militaire, Jean-Pierre n'est plus jamais rentré.

Ainsi s'achève cette "saga" des passagers du Congo, destins croisés de jeunes gens qui voulaient croire en un avenir meilleur...
[Fin]    
   
Sources : Livrets militaires 64, FamilySearch (census de Buenos Aires 1895), Institut Culturel basque (Eke-Icb) pour la photo ... Et la libre interprétation de l'auteure de ce récit...  

jeudi 4 mai 2017

Les passagers de l'entrepont (III)

Cette fois, ça y est, ils sont partis. La traversée durera vingt-deux jours, aussi faut-il s'occuper. Avec les copains, on joue au mus*, on parle du pays, de la famille, pas trop pour ne pas avoir le coeur gros, et de la conscription à laquelle on vient d'échapper. On reluque aussi les filles. Tous n'ont d'yeux que pour la jolie Faustina Barace, 17 ans, qui vient d'Isaba en Navarre espagnole. Mais attention, sa mère, Josefa, veille...

Le meilleur copain de Pierre pendant cette traversée s'appelle Beñat Orgambide, ou Dorgambide, va-t-on savoir avec ces employés d'état civil ! Il est né le 23 février 1871 à La Bastide-Clairence, en Basse-Navarre. Laboureur comme son père Arnaud, il est l'aîné d'une famille de sept enfants. C'est le plus gros de la bande, Pierre le taquine un peu et se moque aussi de son basque bas-navarrais différent de celui qui se parle en Soule. 

Les Souletins, ce sont Jean Behety, né le 8 février 1871 à Barcus dans la maison d'Etienne Behety et de Marianne Eyheralt mais placé comme domestique à Gotein-Libarrenx, Jean Harchinchu, 16 ans et Jean-Pierre Halcepo, 17 ans, tous deux de Sainte-Engrâce, et Dominique Bente de Trois-Villes bien que né à Tardets le 6 mars 1872. Lui aussi est l'aîné de sept enfants, au foyer de Basile Bente et Gracieuse Aguer.

Il y a aussi les Basco-béarnais comme Jean Chanquet d'Esquiule, né le 19 mai 1869, fils de Pierre Chanquet et de Marie Muscagorry. Il a le coeur gros de partir mais c'est un cadet et comme le veut la tradition, c'est à son aîné de trois ans, Joseph, que reviendra la ferme. Pierre et ses copains se sont aussi liés d'amitié avec un Navarrais de 18 ans, Jose Maria Etchenique, originaire d'Etchalar. Un autre petit gars qui les intéresse c'est Bernard Lamardonne, 17 ans, de Lourdes et dont le principal intérêt est qu'il voyage avec sa grande soeur de 22 ans, Claire. 

Trois jeunes filles du pays ont embarqué seules. D'Anne Heguiaphal, 25 ans, on ne sait pas grand chose mais on suppose qu'elle voyage avec Marie Mirande, 22 ans et Magdeleine Ressegue, 21 ans, toutes trois de Barcus. Marie porte le prénom et le nom de sa mère, elle est née le 21 novembre 1866 à Barcus mais l'homme qui l'a déclarée ne lui a pas donné son nom. Quant à Magdeleine, née le 19 janvier 1867 à Barcus chez Bertrand Ressegue et Marie Hoursourigaray, elle part retrouver son frère Dominique, embarqué sur ce même bateau le 5 novembre 1886. 

Bientôt deux ans. Magdeleine espère qu'il sera là à l'arrivée à Buenos Aires... 
[A suivre...]
* Jeu de cartes très populaire au Pays Basque

Sources : AD64, Registres militaires 64, Fonds Vigné, Association Ikerzaleak

mercredi 3 mai 2017

Les passagers de l'entrepont (lI)

Le port de Bordeaux - Sources : Visas en Bordelais
Sorti en mars 1878 du Chantier Naval de La Ciotat alors propriété des Messageries Maritimes, le Congo effectue sa première traversée le 20 novembre de la même année. Il dessert pour la compagnie les liaisons vers l'Amérique du Sud. En août 1888, deux mois seulement avant le départ de nos héros, il ramène chez lui l'empereur Dom Pedro du Brésil et toute sa suite qui occupent toutes les cabines de la première classe.

Ce ne sera évidemment pas le cas de Pierre Eppherre et de ses camarades qui, comme la plupart des émigrants (jusqu'à 1200 sur le Congo !) voyageront dans l'entrepont. Voilà ce qu'en dira un témoin en 1908 :"La dernière classe, si on peut appeler ça une classe était l'entrepont. comme dortoir, une partie de la cale avant, avec des lits à paillasse mais sans draps ; comme réfectoire et promenoir, la pointe avant du bateau ; c'était là qu'était apportée la nourriture dans un matériel de campement ; la vaisselle se composait d'assiettes en métal et couverts en fer battu étamé que les passagers nettoyaient eux-mêmes ; c'était la classe des émigrants.

On y trouvait des Basques, sachant à peine le français, de la région de Bayonne et d'Oloron, avec leur blouse courte et leur petit béret bleu [...] ; pour passer le temps, ils exécutaient selon leur fantaisie, des danses de leur pays, on les voyait tourner sur eux-mêmes tout en claquant des pouces, accompagnés d'une guitare, tandis que les femmes chantaient d'un air nasillard un refrain langoureux ; dès que les Basques avaient fini, c'était au tour d'Espagnols et de Portugais."

En attendant, on imagine nos jeunes basques les yeux écarquillés devant le spectacle incessant des quais de Bordeaux et l'énorme paquebot à vapeur qui va bientôt les avaler, jurant à coup de Ala Jainkoa* !  lâchés maintenant que Ama** n'est plus là pour leur taper sur les doigts. C'est qu'il est imposant le Congo avec ses quelque 125 mètres de long et ses 12 mètres de large, ses trois mâts et son immense cheminée !

Avec Pierre, ils sont une dizaine de garçons du même âge à plaisanter pour se donner du courage. Le plus jeune a 14 ans. Il se nomme Jean Eliçabe, il est né le 10 avril 1874 à Lacarry en Haute-Soule au foyer d'Arnaud Eliçabe et Brigitte Bassaber. Le plus âgé c'est Jean-Pierre Garat, il est noté âgé de 17 ans sur les registres de Jean Vigné. En fait, il en a presque 20 puisqu'il est né le 11 novembre 1868 à Esquiule. Il vit chez ses parents Jean Garat et Marguerite Balent à Orin, un petit village à la limite du Béarn.    

[A suivre]
*juron basque **Maman

Sources : AD 64, Registres militaires 64, Encyclopédie des Messageries Maritimes, Visa en Bordelais, Wikipedia

mardi 2 mai 2017

Les passagers de l'entrepont (I)

Sources : Encyclopédie des Messageries Maritimes
Le 20 octobre 1888, le Congo, paquebot des Messageries Maritimes, s'apprête à appareiller. Il quitte Bordeaux pour Buenos Ayres (sic) en Argentine. C'est le début de l'aventure pour Pierre Eppherre, benjamin de la maison Bagadoy d'Alçay, petit village de la Soule. Le jeune basque a 17 ans, ne parle pas très bien français mais heureusement, il n'est pas le seul à s'embarquer. 

Pierre Eppherre né le 20 août 1871 à Alçay-Alçabéhéty-Sunharette (les trois villages disséminés sur les pentes de la vallée d'Ibar Eskun forment une seule commune depuis 1833) est le petit dernier d'une famille de douze enfants. Son père, Pierre Eppherre dit Bagarigue, originaire de Camou-Cihigue a 41 ans, sa mère Marie Bagadoy, 42. Autant dire que Pierre est une recrue de premier ordre pour Jean Vigné, le "marchand de palombes" de Tardets.

Jean Vigné a 29 ans quand il rencontre Pierre et son copain Philippe. C'est un sous-agent d'immigration de la Maison Colson à Bordeaux. Son rôle : démarcher des candidats potentiels à l'émigration, réserver leur place sur l'un des nombreux navires en partance, éventuellement un point de chute à Bordeaux, et les aider dans leurs différentes démarches. 

Les a-t-il rencontrés dans leur ferme en présence de leurs parents ou sont-ils venus le voir dans son magasin de Tardets où il vend vêtements, bagages et autres articles de voyage, mystère. Autre mystère, un Philippe Algallarrondo, âgé de 19 ans originaire d'Alçay, supposé partir le même jour, figure bien sur les précieux registres du Fonds Vigné mais un Philippe Dalgallarrondo, même âge, même village est censé avoir embarqué le 5 octobre, soit quinze jours avant sur l'Orénoque, sistership du Congo !  

Notons que le mystérieux Philippe ne figure ni dans l'état civil de la commune (il y a bien des Dalgalarrondo de la même période mais que des filles) ni dans les registres militaires. J'ai étendu mes recherches aux communes voisines gràce à la précieuse indexation de Gen&O mais rien non plus... J'aurais pourtant été rassurée de savoir notre jeune souletin accompagné lors de sa traversée. Mais des amis de son âge, Pierre va heureusement vite s'en faire ...
[A suivre...]   

Sources : AD64, Registres militaires 64, Messageries Maritimes, Institut Culturel Basque (EK-ICB), Association Ikerzaleak, Association Gen&O (Généalogie 64)


jeudi 20 avril 2017

La pastorale souletine et les curés basques

Pastorale d'Alos, 1928 - Delcampe.net
Un de mes précédents billets s'achevait sur la promesse d'évoquer les pastorales, une spécialité typiquement souletine et une tradition qui perdure encore aujourd'hui. Comme ceci est un blog de généalogie et n'a pas la prétention de faire de la sociologie, je renvoie d'emblée ceux qui veulent en savoir plus, à l'excellent article de l'académicien basque Jean-Louis Davant

Mon premier souvenir de pastorale remonte à l'été de mes neuf ans. On donnait Chiquito de Cambo et il me semble que quelques-uns de mes "oncles" jouaient dedans. C'est drôle les souvenirs d'enfance, j'étais sûre que la pastorale s'était tenue dans un des villages de la Basse Soule alors que c'était à Mauléon, le chef-lieu de canton. Le héros du jour, Bernard Joseph Apesteguy, surnommé Chiquito de Cambo, était né le 20 mai 1881 à Cambo-les-Bains et mort le 27 décembre 1950 à Saint-Jean-de-Luz, C'est un joueur de pelote basque célèbre.


Tout ce dont je me souviens c'est que ça nous avait paru très, très long, à mon petit frère de sept ans et à moi, et qu'on n'y avait pas compris grand chose. C'est assez manichéen, on trouve les gentils (ou les anges) d'un côté, ce sont les bleus, les méchants (ou diables) de l'autre, ce sont les rouges. Ces derniers se déplacent de façon saccadée et frappent l'estrade d'un coup de bâton, les autres ont une démarche plus douce et aérienne (normal, ce sont des anges). 


A la pastorale, les acteurs ne parlent pas, ils chantent une mélopée sur trois temps, en basque de la Soule émaillé parfois de latin. De temps en temps, une phrase musicale ponctue les scènes, toujours la même, Des années après, je suis capable de la fredonner ..


De nos jours pour attirer les touristes friands de culture locale, il est distribué des livrets en français et on a même droit à des écrans géants. Adulte, j'en ai vu une ou deux dans ces conditions et je dois dire que pour moi qui ne parle pas le basque, c'est un progrès. Mais les puristes n'approuvent pas, autant le dire tout de suite. Car la pastorale existe depuis trois ou quatre siècles selon les "exégètes" et répond à des codes bien particuliers.

A propos d'exégète, un qui n'appréciait pas la pastorale "moderne" (au XIXe siècle !) c'était le frère de mon arrière-arrière-grand-mère que j'ai déja évoqué ici. Emmanuel Inchauspé (Sunharette, 1815 - Abense-de-Haut, 1902), vicaire général de Bayonne, linguiste, écrivain et académicien basque en avait après les errejent qu'il traitait, d'après Jean-Louis Davant, d'ignorants prétentieux. Rien que ça. 

L'errejent (du béarnais "régent") est "l'homme orchestre" de la pastorale, librettiste, metteur en scène,  régisseur, souvent acteur. De là à imaginer que le temps d'une pastorale il se prenait pour Dieu, voilà qui provoqua sans doute le courroux des curés...